Les hivers et la bascule
Pieter Bruegel l'Ancien, Les Chasseurs dans la neige (1565), Kunsthistorisches Museum, Vienne. Domaine public, via Wikimedia Commons.
Le premier hiver : la mort du perceptron (1969)
Le chapitre « Deux paris rivaux » a présenté le perceptron de Rosenblatt, une machine qui apprend de ses erreurs, que le New York Times avait décrit comme le début d’une intelligence électronique. Ce chapitre annonçait aussi que le perceptron allait subir une critique sévère. Cette section présente cette critique.
En 1969, deux chercheurs importants du camp symbolique, Marvin Minsky (l’un des organisateurs de Dartmouth) et son collègue Seymour Papert, publient un livre intitulé Perceptrons. Il ne s’agit pas d’un pamphlet, mais d’une analyse mathématique rigoureuse. Minsky et Papert y démontrent que le perceptron a une limite de principe : il est incapable d’apprendre certaines fonctions pourtant très simples. L’exemple le plus connu est le XOR, le « ou exclusif ».
Le XOR correspond à la règle suivante : l’un ou l’autre, mais pas les deux à la fois. C’est par exemple le principe du va-et-vient, où deux interrupteurs commandent une même lampe, souvent aux deux bouts d’un couloir. Quand on bascule l’un ou l’autre interrupteur, la lumière change d’état. Si les deux interrupteurs sont dans la même position, la lampe est éteinte ; s’ils sont dans des positions opposées, elle est allumée. La réponse dépend donc du désaccord entre les deux entrées.
On peut résumer le XOR dans une table de vérité (truth table), qui donne la réponse pour chaque combinaison possible des deux entrées. On note 0 pour « bas » (ou « faux ») et 1 pour « haut » (ou « vrai ») :
| Interrupteur A | Interrupteur B | Lampe (A XOR B) |
|---|---|---|
| 0 | 0 | 0 (éteinte) |
| 0 | 1 | 1 (allumée) |
| 1 | 0 | 1 (allumée) |
| 1 | 1 | 0 (éteinte) |
La sortie vaut 1 seulement quand les deux entrées diffèrent. Si l’on place ces quatre cas sur un plan, avec A à l’horizontale et B à la verticale, les deux cas « allumé » occupent deux coins opposés d’un carré, et les deux cas « éteint » les deux autres coins. Cette règle est facile à comprendre pour un humain, mais le perceptron ne peut pas l’apprendre, parce qu’il classe les cas en traçant une seule droite, et qu’aucune droite ne sépare ces deux paires de coins. Le Module 2 reprend cet exemple avec une figure, et montre comment d’autres modèles réussissent là où une droite échoue.
Le livre eut des conséquences importantes. Minsky avait une grande autorité, et il appartenait au camp adverse. Sa démonstration, mathématiquement correcte, fut interprétée comme une condamnation de toute l’approche. Les financements de la recherche sur les réseaux de neurones diminuèrent très rapidement, les revues publièrent moins de travaux sur le sujet et les étudiants choisirent d’autres domaines. Le camp connexionniste connut un hiver d’une quinzaine d’années. Rosenblatt n’en vit pas la fin : il mourut en 1971, à quarante-trois ans, dans un accident de bateau.
Le premier hiver de l’IA ne toucha donc pas la tradition dominante, mais sa rivale, et c’est un chercheur du camp symbolique qui en fut en partie la cause. Comme le connexionnisme était mis de côté, les vingt années suivantes furent celles d’une domination symbolique presque complète : la recherche dans un espace d’états, les systèmes experts et l’ensemble des travaux présentés dans les chapitres « Chercher et raisonner », « Représenter le monde » et « Capturer l’expertise ». Le déclin d’une tradition a ainsi favorisé le développement de l’autre.
La démonstration de Minsky et Papert avait cependant une limite. Elle ne valait que pour le perceptron le plus simple, formé d’une seule couche. On pensait qu’en empilant plusieurs couches, on pourrait traiter le XOR, mais on ne savait pas comment faire apprendre un tel réseau. La solution n’apparut qu’en 1986, et c’est elle qui permit la reprise des travaux connexionnistes. Avant d’y arriver, il faut d’abord voir comment le camp symbolique connut lui aussi un hiver.
Le second hiver : l’effondrement du symbolique (fin des années 1980)
L’âge d’or symbolique reposait sur une promesse ambitieuse : capturer l’expertise humaine dans des règles. Les limites décrites dans « Capturer l’expertise » (le savoir tacite difficile à extraire, la rigidité sans sens commun, les bases de règles difficiles à maintenir) finirent par affaiblir l’ensemble de l’approche. Comme les systèmes experts livrés décevaient souvent, l’écart grandit entre ce qu’on avait promis aux investisseurs et ce que l’IA réalisait vraiment. Quand cet écart devint trop visible, les investissements diminuèrent.
L’événement le plus représentatif de ce recul fut le krach des machines Lisp, vers 1987. Ces ordinateurs spécialisés, conçus pour l’IA, coûtaient très cher. En peu de temps, des stations de travail bon marché, puis les ordinateurs personnels, offrirent des performances comparables pour une fraction du prix. Le marché s’effondra et les entreprises qui en dépendaient disparurent. À la même époque, le projet japonais de Cinquième Génération, lancé en 1982 avec beaucoup de publicité, se terminait sans avoir atteint ses principaux objectifs.
Le découragement toucha tout le domaine. Les agences de financement réduisirent leurs crédits, et l’étiquette « intelligence artificielle » devint si mal perçue que les chercheurs évitaient de l’utiliser dans leurs demandes de subvention. On parle, pour cette période, d’un second hiver de l’IA. Le terme s’appliquait maintenant au camp symbolique, comme il s’était appliqué vingt ans plus tôt au perceptron. La leçon était la même que dans « Représenter le monde » et « Capturer l’expertise » : le monde réel se laisse difficilement décrire par des règles écrites à la main.
Pendant que le camp symbolique déclinait, le camp connexionniste, qu’on croyait abandonné depuis 1969, reprenait de l’activité. En 1986, un petit groupe de chercheurs, dont Geoffrey Hinton, avait publié une méthode appelée rétropropagation (backpropagation). Elle permettait de faire apprendre les réseaux à plusieurs couches, c’est-à-dire justement ceux qui, selon les intuitions de l’époque, pouvaient traiter le XOR. L’obstacle signalé dans Perceptrons était donc levé. Ce retour resta toutefois discret au début : il fallut attendre les données et la puissance de calcul des années 2010 pour qu’il devienne largement visible. Les deux traditions échangeaient de nouveau leurs rôles : le déclin de l’une coïncidait avec la reprise de l’autre.
L’héritage invisible
Après deux hivers successifs, on pourrait conclure que le GOFAI a échoué. Cette conclusion serait cependant incomplète, à cause d’un phénomène que les chercheurs appellent l’« effet IA » (AI effect) : dès qu’une technique fonctionne bien, on cesse de l’appeler « intelligence artificielle » et on la considère comme « juste un algorithme ». La formule la plus courte est attribuée à l’informaticien Larry Tesler, et c’est Hofstadter qui l’a popularisée : « l’IA, c’est tout ce qui n’a pas encore été fait. »
Les anglophones ont une expression pour ce phénomène : moving the goalposts, « déplacer les poteaux du but ». L’image vient du sport. Si l’on recule le but chaque fois qu’un joueur s’apprête à marquer, il ne marquera jamais, quelle que soit sa performance. L’histoire de l’IA suit ce schéma. Avant 1997, on tenait le jeu d’échecs pour un bon test de l’intelligence. Quand Deep Blue a battu Kasparov, on a conclu que les échecs ne demandaient finalement que du calcul. Le même raisonnement a été repris pour la reconnaissance d’images, pour le jeu de go, puis pour la conversation. Les grands modèles de langage ont ainsi été décrits comme des « perroquets stochastiques » (stochastic parrots), selon l’expression de la linguiste Emily Bender et de ses coauteures en 2021 : des systèmes qui assemblent des suites de mots probables sans rien comprendre de ce qu’ils disent. On dit aussi qu’ils ne font que de l’« autocomplétion glorifiée » (glorified autocomplete), comme la fonction qui propose le mot suivant sur un téléphone. À chaque succès, la tâche réussie est retirée de la définition de l’intelligence, et le but est placé un peu plus loin. Ce déplacement n’est pas toujours injustifié, parce qu’un succès révèle parfois que la tâche était plus facile qu’on ne le croyait. Mais il explique pourquoi les réussites du GOFAI ont cessé d’être comptées comme de l’IA.
De ce point de vue, le GOFAI n’a pas disparu : il s’est intégré à l’informatique courante. Ses réussites sont devenues si ordinaires et si fiables qu’on a oublié qu’elles venaient des laboratoires d’IA. Les quatre exemples suivants sont des techniques que vous utilisez probablement chaque jour.
La recherche dans un arbre. Les algorithmes d’exploration (minimax, A*) qui permettaient aux machines de jouer aux échecs sont aujourd’hui très répandus. Ce sont eux qui calculent votre itinéraire GPS en une fraction de seconde, qui dirigent les personnages des jeux vidéo et qui optimisent les tournées d’un transporteur ou les mouvements d’un robot. Les personnes qui suivent un itinéraire sur leur téléphone ne pensent généralement pas qu’elles utilisent une technique d’« intelligence artificielle » des années 1960.
Les moteurs de règles. Les systèmes experts n’ont pas disparu, mais ils ont changé de nom. On parle aujourd’hui de « règles métier » (business rules), et ces systèmes décident automatiquement de l’octroi d’un prêt, du repérage d’une transaction frauduleuse ou du calcul d’une prime d’assurance. Les configurateurs qui, sur un site marchand, vérifient que les options d’une voiture ou d’un ordinateur sont compatibles descendent directement de XCON. De même, un logiciel d’impôts qui vous guide de question en question jusqu’au bon formulaire fait le même travail que MYCIN.
Les idées de Lisp. Cet héritage est
peut-être le plus important. Le langage de McCarthy a introduit dans la
programmation courante la programmation fonctionnelle : traiter les fonctions
comme des valeurs (les lambdas), enchaîner des opérations comme map, filter,
reduce, utiliser des closures. Ces constructions, courantes aujourd’hui en
Python, en JavaScript ou en Java, viennent des laboratoires d’IA. Lisp a aussi
introduit des outils qu’on considère maintenant comme normaux : le
ramasse-miettes (garbage collection : la gestion automatique de la mémoire) et le REPL, la console
qui permet d’essayer du code au fur et à mesure. L’autre grande tradition
fonctionnelle, celle des langages typés comme Haskell, descend du langage ML, que
Robin Milner avait créé pour programmer un assistant de démonstration de
théorèmes (proof assistant). Les deux sources de la programmation fonctionnelle moderne viennent donc
du raisonnement symbolique.
La représentation des connaissances. Les réseaux sémantiques (semantic networks) et les frames, présentés plus tôt, ont eu des successeurs. Les ontologies et les knowledge graphs qui structurent le savoir du web en sont les héritiers directs. Quand Google affiche une fiche résumée à côté des résultats, ou quand on interroge Wikidata, c’est la même idée qui est utilisée : relier des concepts par des liens est-un ou possède. Entre les deux, il y a eu une tentative ambitieuse, qui mérite d’être mentionnée : le web sémantique. En 2001, Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web, propose d’en faire une grande base de connaissances lisible par les machines. Chaque page contiendrait non seulement du texte pour les humains, mais aussi des faits structurés pour les programmes (cette personne est née en telle année, ce produit coûte tant), reliés par des vocabulaires communs, c’est-à-dire des ontologies. Des normes sont écrites dans ce but (RDF, OWL). Le projet complet ne s’est pas réalisé, pour une raison déjà vue dans « Représenter le monde » : il supposait que des millions d’auteurs décrivent soigneusement le sens de ce qu’ils publient. C’est le même travail d’inscription à la main qui avait limité CYC, mais à l’échelle de la planète. Certaines de ses composantes ont cependant été conservées : les balises que les sites ajoutent aujourd’hui pour que les moteurs de recherche comprennent une recette ou un horaire, ainsi que Wikidata, en sont les héritiers directs. Quant aux frames, avec leurs cases à valeurs par défaut et leurs hiérarchies d’héritage, elles sont apparentées à l’objet de la programmation moderne. Elles n’en sont pas l’ancêtre (l’orienté-objet doit davantage à la simulation qu’à l’IA), mais elles reposent sur la même intuition. Une dernière remarque prépare le module 4 : tout ce savoir est structuré à la main par des humains. C’est l’opposé de la façon dont les grands modèles de langage acquièrent leur savoir, en traitant d’énormes quantités de texte. Ces deux conceptions du savoir seront comparées plus loin dans le cours.
Ces quatre exemples ne sont pas les seuls. Aucune de ces techniques ne porte plus l’étiquette « IA », parce qu’elles font maintenant partie de l’informatique ordinaire. Le GOFAI n’a donc pas été une impasse : ses idées se sont dispersées hors du domaine de l’intelligence artificielle et sont devenues des éléments courants et indispensables de la programmation.
Un éclair hybride : Watson (2011)
Un dernier exemple montre que le GOFAI ne s’est pas seulement intégré à l’informatique courante, mais qu’il est aussi réapparu, combiné à d’autres méthodes. En février 2011, un système d’IBM nommé Watson affronte, au jeu télévisé américain Jeopardy!, les deux meilleurs champions de l’histoire de l’émission, Ken Jennings et Brad Rutter, et les bat nettement.
Cette réussite est d’une autre nature que celle de Deep Blue. Les échecs ont des règles précises et un espace de recherche (search space) bien défini. Jeopardy!, au contraire, repose sur un langage difficile, fait de calembours, d’allusions, de jeux de mots et d’indices indirects. Comprendre ce que la question demande est déjà un problème difficile. Watson y répond en quelques secondes, en utilisant une très grande base de connaissances.
Watson n’est ni du GOFAI pur, ni un réseau de neurones. C’est un hybride. D’une part, il reprend des éléments du symbolique : une grande base de connaissances et des traitements du langage à base de règles. D’autre part, il pondère des centaines d’indices et calcule sa confiance avec des méthodes statistiques, apprises sur des milliers de questions passées. Quatorze ans après Deep Blue, ce n’est donc plus seulement la force brute de la recherche qui permet de gagner, mais une combinaison du savoir structuré du GOFAI et de l’apprentissage statistique. Watson illustre ainsi la charnière où se trouve maintenant le module, entre deux périodes.
La suite de l’histoire de Watson ressemble à celle des systèmes experts. Après le succès de 2011, IBM annonça que Watson Health allait transformer la médecine : la machine devait conseiller les cancérologues mieux que leurs collègues. Les résultats furent très différents. Certaines recommandations se révélèrent douteuses, voire dangereuses. De grands hôpitaux partenaires abandonnèrent le projet après y avoir dépensé des dizaines de millions de dollars, et IBM finit par revendre Watson Health en 2022. Trente ans après MYCIN, qui avait bien fonctionné en démonstration sans jamais être utilisé auprès de vrais patients, la même leçon se répétait : l’écart reste très grand entre une réussite en laboratoire (ou sur un plateau de télévision) et le monde réel. Une fois de plus, une promesse trop ambitieuse avait précédé la déception.
La bascule
Voici un résumé du chemin parcouru. Le chapitre « Turing et la question fondatrice » est parti d’une hypothèse : penser, c’est calculer. De cette hypothèse est née une famille d’idées (manipuler des symboles selon des règles) qui a produit, pendant trois décennies, des réussites importantes : des machines qui démontrent des théorèmes, qui jouent aux échecs, qui dialoguent, qui représentent le monde et qui établissent des diagnostics comme des médecins. Le programme symbolique n’a donc pas été un échec : il a fondé l’informatique du raisonnement, qui est encore utilisée aujourd’hui.
Il s’est cependant heurté deux fois à la même difficulté. Dans « Représenter le monde », il s’agissait du sens commun, l’ensemble des évidences que personne ne pense à formuler et qu’on ne peut donc pas écrire. Dans « Capturer l’expertise », il s’agissait du goulot d’étranglement : l’expertise est difficile à mettre en règles, parce qu’une grande partie du savoir humain n’est pas exprimée. Ces deux difficultés relèvent d’une même leçon, que Hofstadter avait peut-être formulée le premier : on ne peut pas inscrire l’intelligence de l’extérieur, fait après fait, parce que le savoir utile est trop vaste, trop tacite et trop changeant pour tenir dans une liste de règles.
Si l’on ne peut pas dicter ce savoir à la machine, il faut qu’elle l’acquière elle-même. Cette idée n’était pas nouvelle : elle se trouvait déjà en 1958 dans le perceptron de Rosenblatt, une machine qui apprend de ses erreurs, que le camp symbolique pensait avoir écarté en 1969. C’est ici que se termine le fil suivi depuis « Deux paris rivaux ». Les deux traditions, symbolique et connexionniste, ne se sont jamais simplement succédé : elles ont coexisté en rivales, et chacune a dominé à son tour. L’hiver symbolique de la fin des années 1980 n’est donc pas la fin de l’histoire, mais le moment où l’avantage commence à revenir vers l’autre tradition.
Une question, apparue avec les difficultés du GOFAI, va réorganiser le domaine : au lieu de dicter ses règles à la machine, on peut la laisser les découvrir dans les données. Ce changement d’approche s’appelle l’apprentissage automatique, et c’est l’objet du Module 2. La tradition connexionniste, relancée par la rétropropagation et la puissance des machines modernes, le mènera ensuite, au Module 3, à des résultats que ni Turing, ni Rosenblatt, ni Minsky n’avaient imaginés.
Le module peut se résumer par le passage d’un verbe à un autre. Pendant trois décennies, être intelligent, pour une machine, a surtout voulu dire chercher : explorer un espace de possibilités, guidé par des règles fixées à l’avance. La période suivante remplace ce verbe par apprendre. Les deux verbes restent cependant proches, et la suite du cours y reviendra : apprendre, c’est encore chercher, mais dans un autre espace. Au lieu d’explorer les coups d’une partie, on explore l’ensemble des réglages possibles d’un modèle, jusqu’à trouver ceux qui correspondent aux données. Le GOFAI cherchait la solution, alors que l’apprentissage cherche de quoi la produire. La période de la recherche se termine donc, et celle de l’apprentissage, qui est une autre forme de recherche, commence.