Démontrer

Chapitre d’approfondissement. Ce chapitre est facultatif. Il montre ce que les modèles de langage apportent aux mathématiques, mais la suite du module et le travail noté ne supposent pas de l’avoir lu.

Les chapitres précédents ont montré le rôle de la vérification : les modèles qui raisonnent sont entraînés par renforcement à partir de récompenses vérifiables, et les agents de programmation se guident sur le verdict des tests. Les mathématiques sont le terrain où cette idée va le plus loin, parce qu’une démonstration peut être vérifiée sans aucun doute possible, par un programme. Ce chapitre montre comment, en quelques années, des machines sont passées des problèmes d’olympiades aux premiers résultats de recherche, et ce que ces résultats disent, ou ne disent pas.

Vérifier une preuve

Une démonstration mathématique est un enchaînement d’étapes, chacune justifiée par les précédentes. Les mathématiciens la vérifient en la lisant, ce qui prend du temps et laisse passer des erreurs : des démonstrations publiées, parfois célèbres, se sont révélées fausses ou incomplètes. Depuis les années 1970, des logiciels appelés assistants de preuve (proof assistants) permettent d’écrire une démonstration dans un langage formel, si précis qu’un programme peut la vérifier étape par étape.

Le plus utilisé aujourd’hui, Lean, est créé en 2013 par Leonardo de Moura, chez Microsoft Research. Sa bibliothèque Mathlib, écrite par des centaines de mathématiciens bénévoles, contient en 2026 près de 300 000 théorèmes, de l’arithmétique élémentaire à la géométrie algébrique. En 2020, le mathématicien Peter Scholze, médaillé Fields, met la communauté au défi de vérifier en Lean l’un de ses résultats les plus difficiles, dont il doutait lui-même ; le défi est relevé en 2022.

Pour un modèle de langage, un assistant de preuve est le vérificateur idéal. Un modèle peut écrire une démonstration fausse avec assurance, comme il peut halluciner un fait. Mais une démonstration acceptée par Lean est juste, quel que soit son auteur : il n’y a rien à croire sur parole. Le verdict de Lean fournit aussi une récompense parfaitement exacte pour l’apprentissage par renforcement. Une précaution toutefois : Lean vérifie qu’une preuve démontre bien l’énoncé écrit en Lean, pas que cet énoncé traduit fidèlement la question que l’on se posait. La traduction de l’énoncé reste un travail humain délicat. Et ces preuves vivent à l’intérieur d’un système formel, avec les limites que Gödel a montrées, présentées au chapitre « Turing » du Module 1.

Les Olympiades : de la géométrie à l’or

Les Olympiades internationales de mathématiques (OIM) réunissent chaque année les meilleurs élèves du secondaire du monde, autour de six problèmes à résoudre en deux séances de quatre heures et demie. Elles sont devenues un banc d’essai de référence.

  • La géométrie, en 2024. En janvier 2024, DeepMind présente AlphaGeometry, qui résout 25 des 30 problèmes de géométrie des Olympiades de 2000 à 2022, autant qu’un médaillé d’or moyen. Il associe un modèle de langage, qui propose des constructions auxiliaires, comme tracer une droite ou un cercle, et un moteur de déduction symbolique, qui en tire les conséquences. Il réunit ainsi les deux paris du Module 1. Il a été entraîné sur 100 millions d’exemples engendrés automatiquement, sans aucune démonstration humaine.
  • L’argent, en juillet 2024. Aux Olympiades de 2024, AlphaProof et une nouvelle version d’AlphaGeometry obtiennent 28 points sur 42, une médaille d’argent, à un point de l’or. Des humains ont traduit les problèmes en Lean, et certains ont demandé jusqu’à trois jours de calcul. AlphaProof apprend en Lean par renforcement, à la manière d’AlphaZero, en s’entraînant sur des dizaines de millions d’énoncés traduits automatiquement.
  • L’or, en juillet 2025. Un an plus tard, un modèle de Google DeepMind et un modèle expérimental d’OpenAI obtiennent chacun 35 points sur 42, le score d’une médaille d’or. Cette fois, ils lisent les problèmes et rédigent leurs démonstrations en langage naturel, sans Lean, dans le temps imparti aux élèves. Les copies de DeepMind sont corrigées et certifiées par les coordonnateurs des Olympiades.

Découvrir : AlphaEvolve

Résoudre un problème d’olympiade, dont on sait qu’il a une solution, est une chose ; trouver ce que personne ne sait encore en est une autre. En mai 2025, DeepMind présente AlphaEvolve, un agent qui fait évoluer des programmes. Des modèles de langage proposent des modifications d’un programme, des évaluateurs automatiques mesurent la qualité de chaque version, et les meilleures servent de point de départ à la génération suivante. C’est la boucle des agents de programmation, appliquée à des problèmes dont on sait mesurer la réponse.

AlphaEvolve trouve ainsi une façon de multiplier deux matrices de taille 4 × 4 à coefficients complexes en 48 multiplications au lieu de 49, le record tiré de l’algorithme de Volker Strassen, de 1969. Sur plus de cinquante problèmes ouverts, il égale les meilleurs résultats connus dans environ trois cas sur quatre, et les améliore dans un cas sur cinq. Chez Google, une règle d’ordonnancement qu’il a découverte récupère 0,7 % de la puissance de calcul des centres de données. En novembre 2025, une étude menée avec le mathématicien Terence Tao l’applique à 67 problèmes, et améliore le meilleur résultat connu pour 23 d’entre eux.

Mesurer : FrontierMath

Les problèmes d’olympiades sont publics, et leurs solutions circulent : les scores s’exposent à la contamination. En novembre 2024, l’organisme Epoch AI publie FrontierMath, plusieurs centaines de problèmes inédits, rédigés par des mathématiciens, dont la réponse se vérifie automatiquement. À la publication, les meilleurs modèles en résolvent moins de 2 %. Peu après, on apprend qu’OpenAI, dont le modèle o3 vient d’atteindre 25 %, a financé le banc d’essai et a accès à une grande partie des problèmes, ce que les mathématiciens qui les avaient rédigés ignoraient. L’épisode rappelle qu’un banc d’essai n’est fiable que si l’on sait qui en a vu les questions.

Les scores montent ensuite très vite. Au début de 2026, les meilleurs modèles résolvent environ la moitié des problèmes ordinaires et plus du tiers des plus difficiles, et à l’automne 2026, Epoch AI juge le niveau le plus difficile presque épuisé.

Vers la recherche

Le passage aux vrais problèmes de recherche a commencé par un faux départ. En octobre 2025, un dirigeant d’OpenAI annonce que GPT-5 a résolu dix problèmes ouverts posés par Paul Erdős, l’un des mathématiciens les plus prolifiques du XXᵉ siècle. Le responsable du site qui recense ces problèmes répond qu’ils étaient déjà résolus dans la littérature : le modèle avait retrouvé des solutions existantes, sans les créer. Ce genre de redécouverte reste fréquent, et il faut le distinguer d’un résultat nouveau. Les cas suivants sont, eux, des résultats nouveaux, vérifiés par des mathématiciens.

  • Un problème d’Erdős, en janvier 2026. Deux amateurs soumettent un problème encore ouvert à un modèle d’OpenAI, qui le résout ; sa démonstration est vérifiée en Lean. Terence Tao confirme qu’il s’agit d’une résolution autonome d’un problème que personne n’avait résolu.
  • Une conjecture réfutée, en mai 2026. Un modèle d’OpenAI réfute une conjecture d’Erdős de 1946 sur le nombre de paires de points à distance un dans le plan. Sa démonstration, produite d’un seul coup selon ses auteurs, est vérifiée et simplifiée par un groupe de mathématiciens de premier plan, dont Noga Alon et Timothy Gowers.
  • Un contre-exemple, en juillet 2026. Avec un modèle d’Anthropic, un chercheur trouve un contre-exemple à la conjecture jacobienne, posée en 1939, en dimension trois et plus. Le contre-exemple est une formule explicite, que chacun peut vérifier, et Terence Tao en publie aussitôt une analyse.
  • Le théorème de Fermat, en Lean, en septembre 2026. Des dizaines d’agents d’Anthropic écrivent en onze jours la première démonstration complète en Lean du dernier théorème de Fermat, démontré par Andrew Wiles en 1994 : treize millions de lignes, vérifiées par Lean et examinées par Kevin Buzzard, qui dirige depuis 2024 un projet humain dans le même but. Ce n’est pas un résultat nouveau, mais la vérification complète d’une démonstration célèbre.

Un dernier cas, annoncé en septembre 2026, n’est pas encore vérifié. OpenAI affirme qu’un système de milliers d’agents a résolu en 88 heures l’un des sept problèmes du millénaire, pour lesquels l’Institut Clay offre un million de dollars chacun : celui des équations de Navier-Stokes (Navier-Stokes equations), qui décrivent l’écoulement des fluides. Selon la démonstration, longue de 166 pages, un fluide parfaitement lisse peut, en un temps fini, voir sa vitesse devenir infinie en un point, si une force extérieure bien choisie agit sur lui. L’Institut Clay juge le problème « apparemment réglé », mais attend une publication dans une revue scientifique pour se prononcer. Une version en Lean accompagne la démonstration, mais en octobre, des chercheurs soutiennent qu’elle ne traduit pas fidèlement la démonstration écrite, et deux mathématiciens qui travaillaient sur un problème voisin contestent la priorité d’OpenAI. Le chapitre « Penser, est-ce calculer ? » du Module 5 revient sur ce cas.

Les mathématiciens ont aussi construit leurs propres tests. En février 2026, onze d’entre eux, dont le médaillé Fields Martin Hairer, publient First Proof, dix lemmes tirés de leurs travaux en cours, dont les réponses restent secrètes une semaine. Les modèles rédigent des démonstrations assurées pour les dix, mais selon les organisateurs, deux seulement sont clairement justes, dont l’une figurait déjà dans la littérature. Les résultats sont donc réels, mais inégaux, et souvent difficiles à évaluer.

Ce que cela dit, et ce que cela ne dit pas

En 2023, Terence Tao prédisait que l’IA de 2026, bien utilisée, serait un co-auteur digne de confiance en recherche mathématique. Trois ans plus tard, il la décrit comme un assistant qui fait gagner plus de temps qu’il n’en fait perdre, mais pas encore comme un pair. Ses usages sont désormais réels : chercher dans la littérature, essayer des pistes, vérifier des calculs, traduire une démonstration en Lean.

Ces progrès inquiètent aussi. En septembre 2026, trois jours après l’annonce d’OpenAI, vingt-cinq médaillés Fields, dont Peter Scholze et Maryna Viazovska, signent une déclaration publiée par Terence Tao, « A Severe Misalignment of AI in Mathematics ». Pour eux, résoudre des problèmes n’est qu’un moyen, et un indicateur, au service de ce qui compte vraiment en mathématiques, la compréhension. Une machine qui produit des démonstrations sans expliquer pourquoi elles marchent ne fait pas avancer cette compréhension, et les entreprises qui la conçoivent poursuivent d’autres buts que les mathématiciens.

Pour juger un résultat annoncé, trois niveaux de confiance se distinguent :

  • une démonstration vérifiée par Lean est juste, pourvu que l’énoncé ait été bien traduit ;
  • un résultat vérifié par des mathématiciens, comme la conjecture réfutée et le contre-exemple de 2026, est aussi solide que les autres résultats publiés ;
  • une annonce d’entreprise, non vérifiée, reste une annonce, comme l’a montré le faux départ de 2025.

Restent les questions de fond. Le Module 1 présentait, dans « L’ombre de Gödel », la lecture du physicien Roger Penrose : selon lui, l’esprit humain voit des vérités mathématiques qu’aucun système formel ne peut atteindre, et une machine ne fera donc jamais de vraies mathématiques. Des machines qui démontrent des théorèmes inédits donnent à ce débat une matière nouvelle, sans le trancher. Le Module 5 le reprend.

Le chapitre suivant présente un test conçu pour mesurer autre chose que la maîtrise de problèmes connus : la capacité à faire face à du nouveau.