Des images, des voix, des vidéos

Le chapitre « Quatre façons de générer » a présenté les méthodes. Celui-ci présente ce qu’elles ont produit en une dizaine d’années, type de contenu par type de contenu : les images, les voix et la musique, la vidéo, puis des domaines plus inattendus, comme la conception de protéines ou la prévision météorologique. Il se termine par les problèmes que ces contenus posent, en particulier les hypertrucages (deepfakes).

Beaucoup de ces systèmes produisent un contenu à partir d’une phrase, comme « un chat sur la lune ». Leur fonctionnement demande de savoir représenter le sens d’un texte, ce qui sera présenté avec les modèles de langage. Le chapitre « Relier les mots et les images » expliquera comment le texte et l’image sont reliés.

Les images

Les premiers visages produits par un GAN, en 2014, étaient flous, en noir et blanc, et mesuraient quelques dizaines de pixels de côté. En 2017, une équipe de Nvidia produisait des visages en couleur de 1 024 pixels de côté, en faisant grandir progressivement le générateur et le discriminateur pendant l’entraînement. En 2019, StyleGAN produisait les visages présentés au début du chapitre « Générer : imiter une distribution ».

La génération d’images à partir d’une phrase a suivi une progression semblable. En 2015, Elman Mansimov et ses collègues de l’Université de Toronto présentent alignDRAW, l’un des premiers modèles capables de produire une image à partir d’une description. Leur exemple le plus connu est « A stop sign is flying in blue skies » (« un panneau d’arrêt vole dans un ciel bleu »). La figure ci-dessous montre la même phrase traitée par des générateurs successifs.

Les étapes principales sont les suivantes.

  • Janvier 2021 : OpenAI présente DALL·E. Son « fauteuil en forme d’avocat » fait le tour du Web, parce qu’il combine deux idées que personne n’avait dessinées ensemble.
  • Avril 2022 : DALL·E 2, un modèle de diffusion, produit des images réalistes de 1 024 pixels de côté.
  • Juillet 2022 : Midjourney, sans doute lui aussi un modèle de diffusion, ouvre son service au public.
  • Août 2022 : Stable Diffusion est publié avec ses poids. N’importe qui peut le télécharger et le faire tourner sur un ordinateur personnel muni d’une bonne carte graphique, ce qui multiplie les usages et les variantes.
  • 2025 : les grands modèles de langage génèrent eux-mêmes des images, comme la génération d’images de GPT-4o, intégrée à ChatGPT en mars 2025. Ils suivent beaucoup mieux les consignes détaillées, comme le montre le dernier panneau de la figure.

Un prix d’art pour une image générée

Le 29 août 2022, l’image Théâtre D’opéra Spatial remporte le premier prix de la catégorie des arts numériques, pour les artistes non professionnels, au concours d’art de la foire de l’État du Colorado. Son auteur, Jason M. Allen, l’a produite avec Midjourney, à partir d’au moins 624 consignes et retouches successives, puis l’a modifiée dans un logiciel de retouche. L’annonce provoque une vive polémique chez les artistes.

Jason M. Allen a ensuite demandé à enregistrer les droits d’auteur de l’image. En septembre 2023, le Bureau du droit d’auteur des États-Unis (U.S. Copyright Office) a rejeté sa demande, au motif que la contribution humaine était trop faible par rapport à celle du générateur. En 2024, Jason M. Allen a contesté ce refus devant un tribunal fédéral du Colorado. La question de savoir à qui appartient une œuvre générée reste ouverte, et le Module 5 y revient.

Retoucher plutôt que créer

Les modèles génératifs ne servent pas seulement à produire des images complètes. Ils servent aussi à modifier des images existantes.

  • Le transfert de style (style transfer). En 2015, Leon Gatys et ses collègues, à l’Université de Tübingen, montrent qu’un réseau convolutif peut redessiner une photo dans le style d’un tableau, par exemple La Nuit étoilée de Van Gogh. La méthode est proche de celle de DeepDream, présenté au Module 3 la même année : on modifie une image pas à pas, à partir de ce que voient les couches d’un réseau.
  • Le remplissage (inpainting). On efface une partie d’une image, par exemple un passant dans une photo de vacances, et le modèle la remplace par un contenu plausible. L’extension (outpainting) prolonge une image au-delà de son cadre.
  • La super-résolution (super-resolution). Le modèle augmente la résolution d’une image en inventant des détails plausibles, qui n’étaient pas dans l’image d’origine.

Ces fonctions sont aujourd’hui intégrées aux logiciels de retouche, comme le remplissage génératif de Photoshop depuis 2023, et aux applications photo des téléphones. Elles rendent la frontière entre une photo et une image générée de plus en plus floue : une photo retouchée par un modèle génératif contient des pixels que l’appareil n’a jamais enregistrés.

Les voix et la musique

En 2016, WaveNet produisait une voix de synthèse (text-to-speech) beaucoup plus naturelle que les méthodes précédentes. Les progrès suivants ont surtout porté sur le clonage de voix (voice cloning), l’imitation d’une voix particulière. En janvier 2023, Microsoft présente VALL-E, qui imite la voix d’une personne à partir d’un enregistrement de trois secondes, en reproduisant son timbre et même l’ambiance sonore de l’enregistrement. Ces outils permettent de rendre la voix à des personnes qui l’ont perdue, ou de doubler un film dans une autre langue avec la voix des acteurs. Ils permettent aussi des fraudes. En 2019, des escrocs ont imité la voix du dirigeant d’une entreprise allemande pour obtenir d’une filiale britannique un virement de 220 000 euros.

La génération de musique a suivi. En 2020, Jukebox, d’OpenAI, produisait des chansons avec des voix chantées, dans le style de musiciens connus, mais avec une qualité sonore médiocre. En avril 2023, une chanson intitulée Heart on My Sleeve, dont les voix imitent celles des musiciens canadiens Drake et The Weeknd, est publiée sur les plateformes d’écoute et y est écoutée des millions de fois avant d’être retirée à la demande de leur maison de disques. Fin 2023 et début 2024, Suno et Udio produisent des chansons complètes, avec paroles, voix et instruments, à partir d’une simple phrase. En 2024, les grandes maisons de disques poursuivent Suno et Udio, qu’elles accusent d’avoir entraîné leurs modèles sur des enregistrements protégés.

La vidéo

Une vidéo est une suite d’images, à raison de 24 à 30 images par seconde. La générer est plus difficile que générer une image, pour deux raisons. Il y a beaucoup plus de données à produire, et les images successives doivent rester cohérentes entre elles : un personnage ne doit pas changer de visage, et un objet ne doit pas disparaître quand un autre passe devant.

En février 2024, OpenAI présente Sora, qui produit des vidéos d’une minute à partir d’une phrase. La vidéo ci-dessous, publiée par OpenAI, montre des exemples. Sora est un modèle de diffusion. La vidéo est découpée en petits blocs, chacun couvrant une petite zone de l’image pendant quelques images consécutives, et un Transformer retire le bruit de tous ces blocs à la fois.

En mai 2025, Google présente Veo 3, qui génère aussi le son synchronisé avec l’image : les dialogues, les bruits et l’ambiance. En septembre 2025, OpenAI présente Sora 2, qui fait de même. Six mois plus tard, en mars 2026, OpenAI annonce l’arrêt de Sora, l’application comme l’accès pour les développeurs. Générer de la vidéo demande énormément de calcul, et l’entreprise préfère réserver ses processeurs à d’autres produits ; l’équipe de Sora se consacre désormais à la simulation du monde physique, au service de la robotique. Cette fermeture met aussi fin à un accord avec Disney, dont traite le chapitre « La création et la propriété » du Module 5.

Ces vidéos restent imparfaites. Les objets s’y comportent parfois d’une façon physiquement impossible : un verre qui tombe ne se brise pas correctement, une personne mord dans un biscuit qui reste intact. Ces erreurs posent une question importante. Pour produire une vidéo réaliste, un modèle doit-il comprendre les lois de la physique, ou lui suffit-il d’imiter l’apparence des vidéos qu’il a vues ? On retrouve la notion de modèle du monde présentée au Module 1. Le chapitre « Ce que les LLM comprennent, et ce qu’ils ratent » reprendra cette question.

Au-delà des médias

Les mêmes méthodes s’appliquent à des données qui ne sont ni des images ni des sons.

  • Les protéines. Une protéine est une longue chaîne de molécules qui se replie dans l’espace, et sa forme détermine ce qu’elle fait dans l’organisme. En 2023, l’équipe de David Baker, à l’Université de Washington, publie RFdiffusion, un modèle de diffusion qui génère des formes de protéines qui n’existent pas dans la nature, conçues pour accomplir une tâche précise, comme se fixer sur un virus. David Baker reçoit la moitié du prix Nobel de chimie 2024 pour la conception de protéines par ordinateur. L’autre moitié récompense AlphaFold, qui prédit la forme des protéines existantes, et que présente le chapitre « L’attention et le Transformer » du Module 3.
  • La météo. En 2024, Google DeepMind publie GenCast, un modèle de diffusion qui génère plusieurs évolutions possibles du temps qu’il fera sur quinze jours. Sur la plupart des mesures, ses prévisions sont plus précises que celles du meilleur système classique, celui du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme.
  • Les matériaux et les médicaments. Des modèles génératifs proposent des molécules et des matériaux nouveaux, qui sont ensuite testés en laboratoire.
  • Le code informatique. Les programmes sont des textes. Leur génération relève des modèles de langage et des agents présentés au chapitre « Programmer avec des agents ».

Dans ces domaines, l’intérêt d’un modèle génératif est le même que pour les images : il propose rapidement un grand nombre de candidats plausibles, que l’on vérifie ensuite.

Les hypertrucages

Un hypertrucage (deepfake) est une image, un enregistrement sonore ou une vidéo générés ou modifiés pour faire croire qu’une personne réelle a dit ou fait quelque chose qu’elle n’a pas dit ou fait. Le mot anglais apparaît fin 2017, sur le forum Reddit, comme pseudonyme d’un utilisateur qui publiait des vidéos où le visage d’actrices avait été placé sur celui d’autres personnes, la plupart du temps dans des vidéos pornographiques.

Les usages malveillants se sont multipliés depuis.

  • La pornographie non consentie, qui reste l’usage le plus répandu et vise surtout des femmes.
  • La désinformation. En mars 2022, une fausse vidéo du président ukrainien Volodymyr Zelensky, appelant ses soldats à déposer les armes, a circulé sur les réseaux sociaux.
  • La fraude. En 2024, un employé du bureau de Hong Kong de l’entreprise d’ingénierie Arup a transféré l’équivalent d’environ 25 millions de dollars américains après une visioconférence où ses collègues, dont le directeur financier, étaient tous des hypertrucages.

Peut-on distinguer à l’œil une image générée d’une vraie photo ? L’applet ci-dessous propose dix portraits. Cinq sont de vraies photos, cinq ont été générés par des modèles de différentes époques, de 2019 à 2026. Pour chacun, décidez s’il s’agit d’une vraie photo, puis lisez l’explication.

Les visages produits par les modèles de 2019 et 2020 se trahissent encore par des défauts visibles, surtout dans le fond et les accessoires. Ceux des modèles récents n’en ont presque plus. Deux autres moyens sont donc à l’étude.

  • Marquer les contenus générés. SynthID, présenté par Google DeepMind en 2023, insère dans les images, les sons et les textes générés une marque invisible (watermark), qu’un logiciel peut détecter. La coalition C2PA, créée en 2021 par des entreprises comme Adobe, Microsoft et la BBC, définit une façon d’attacher à chaque fichier l’historique de sa création et de ses modifications.
  • Détecter automatiquement. Des classificateurs sont entraînés à distinguer les contenus générés des contenus réels. Ce sont des modèles discriminatifs, et le problème rappelle celui du GAN : chaque progrès des détecteurs peut servir à entraîner des générateurs plus difficiles à détecter.

Aucune de ces solutions n’est fiable à elle seule. Les marques et les historiques peuvent être effacés : une semaine après la sortie de Sora 2, des logiciels permettaient déjà de retirer la marque visible de ses vidéos. Les détecteurs se trompent, dans les deux sens.

Le Module 5 traite ces questions de confiance dans les contenus, avec celles du droit d’auteur soulevées plus haut par le prix d’art et les procès contre Suno et Udio.

Le texte, au premier plan

Parmi tous ces contenus, c’est pourtant le texte qui a le plus transformé l’usage de l’IA. Depuis la sortie de ChatGPT, en novembre 2022, des centaines de millions de personnes utilisent chaque semaine un modèle qui génère du texte. Ces modèles appartiennent à la famille autorégressive : ils produisent un texte un élément après l’autre. Le chapitre suivant commence leur étude par leur histoire : soixante-dix ans de recherche pour faire lire, écrire et traduire la langue par une machine.