Regarder à l’intérieur : l’interprétabilité mécaniste

Les chapitres précédents ont décrit les grands modèles de langage de l’extérieur : ce qu’on leur donne, ce qu’ils produisent, et comment on les entraîne. Ce chapitre présente les efforts pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur, pendant qu’un modèle calcule sa réponse. Le domaine s’appelle l’interprétabilité mécaniste (mechanistic interpretability). Son but est de retrouver, dans les poids d’un réseau entraîné, les mécanismes qui produisent son comportement, un peu comme on reconstituerait le code source d’un programme dont on ne possède que la version compilée.

Le chapitre « Poser des questions : les arbres de décision » du Module 2 opposait déjà la performance des modèles complexes à l’explicabilité des modèles simples, et le Module 3 présentait les réseaux profonds comme une boîte noire. Avec les modèles de langage, l’enjeu grandit, puisque ces systèmes écrivent du code, conseillent des personnes et agissent comme agents.

Une boîte noire entièrement visible

Un réseau de neurones est une boîte noire d’un genre particulier. Contrairement au cerveau, tout y est accessible : chaque poids, chaque activation, à chaque étape du calcul, peut être lu, modifié, et le calcul relancé autant de fois qu’on le veut. La difficulté n’est donc pas l’accès, mais le sens. Un grand modèle compte des centaines de milliards de nombres, et aucun d’eux, pris isolément, ne signifie quoi que ce soit.

Les premiers travaux, présentés au chapitre « Tromper un réseau » du Module 3, portent sur des réseaux qui reconnaissent des images. Ils y trouvent des circuits, comme celui des détecteurs de courbes, assez bien compris pour qu’on en réécrive les poids à la main, mais aussi des neurones polysémantiques, qui semblent réagir à plusieurs choses sans rapport entre elles, comme des têtes de chats et l’avant des voitures. Dans les modèles de langage, ces neurones semblent la règle plutôt que l’exception, et lire les neurones un par un a longtemps paru sans issue.

Plus de concepts que de neurones : la superposition

En 2022, une équipe d’Anthropic, l’entreprise où Chris Olah poursuit ses travaux, propose une explication, la superposition (superposition). Un modèle doit représenter beaucoup plus de concepts qu’il n’a de neurones : des personnes, des lieux, des langues, des tournures de code, des tons de voix. Il les représente alors comme des directions dans l’espace de ses activations, à la manière des plongements, et non comme des neurones séparés. Une direction peut faire intervenir plusieurs neurones, et un neurone participe alors à plusieurs directions, d’où la polysémanticité.

Ranger plus de directions que de dimensions a un coût : deux concepts qui ne sont pas perpendiculaires se gênent, puisque l’un fait réagir un peu l’autre. On parle d’interférence. Ce coût est faible si les deux concepts sont rarement présents en même temps. Or la plupart des concepts sont rares : un texte parle rarement à la fois de violon, de pluie et du langage Python. Dans un espace de quelques milliers de dimensions, comme celui des grands modèles, on peut en outre placer un nombre immense de directions presque perpendiculaires entre elles.

L’équipe d’Anthropic étudie le phénomène sur un modèle jouet, assez petit pour qu’on puisse tout en voir. L’applet suivante reprend ce modèle. Un petit réseau doit faire passer cinq concepts par deux neurones seulement, puis les reconstruire à la sortie. Les cinq concepts n’ont pas tout à fait la même importance pour l’entraînement : le premier, « chat », compte le plus, et « Python » le moins. Le réseau a été entraîné d’avance pour huit niveaux de rareté.

Quelques observations à faire :

  • Des concepts fréquents. Avec le curseur à gauche, chaque concept est présent dans tous les exemples. Le réseau ne garde que les deux plus importants, à angle droit, un par neurone, et renonce aux trois autres. C’est ce que ferait une analyse en composantes principales : on garde l’essentiel, on jette le reste.
  • Des concepts plus rares. En déplaçant le curseur vers la droite, le réseau commence à ranger plus de concepts que de neurones. Il les place d’abord par paires opposées : deux concepts qui partagent une même droite, l’un dans un sens, l’autre dans le sens opposé.
  • Des concepts très rares. À l’extrême droite, les cinq concepts sont rangés en pentagone dans un espace de deux dimensions. Le panneau « À quoi réagit chaque neurone » montre alors que chaque neurone répond à plusieurs concepts, avec des poids positifs ou négatifs : c’est la polysémanticité, produite par la superposition.
  • L’interférence. En activant un concept à l’aide des boutons, on voit sa reconstruction, et ce qui déborde sur les autres concepts. La fonction ReLU, qui remplace les valeurs négatives par zéro, efface une partie de ces débordements.

Le résultat suggère qu’un grand modèle de langage est rempli de concepts superposés, et qu’il faut d’abord les démêler pour pouvoir les lire.

Une hypothèse contestée

En octobre 2026, Nick Cammarata, l’un des auteurs des travaux de 2020 sur les circuits, aujourd’hui chercheur chez Goodfire, publie un essai qui remet en cause ce récit. Son titre résume sa thèse : « Neural Networks Are Already Clean » (les réseaux de neurones sont déjà propres). Selon lui, la plupart des neurones polysémantiques des premiers travaux s’expliquaient par des outils imparfaits : mieux visualisé, le neurone « chats et voitures » détecte une forme en V, présente dans les deux. Ce qui ressemblait à de la superposition serait plutôt une généralisation en cascade : un neurone part d’un motif, puis l’étend de proche en proche à des cas voisins. Dans un audit préliminaire d’un modèle de langage ouvert, Qwen3-32B, il estime qu’environ 90 % des neurones ont une seule fonction principale. Il en conclut qu’il vaut mieux étudier directement les neurones et les circuits du réseau, plutôt que de passer par des autoencodeurs clairsemés, qui, dans ses expériences, ne retrouvent pas de concepts que les neurones n’avaient pas déjà.

L’auteur présente lui-même son texte comme une hypothèse de travail, dont plusieurs chiffres reposent sur de petits échantillons, et annonce un article technique. Si sa thèse se confirme, le phénomène du modèle jouet resterait réel, mais il serait rare dans les vrais réseaux, et l’interprétabilité serait plus abordable qu’on le pensait.

Démêler les concepts : les autoencodeurs clairsemés

L’outil le plus utilisé pour ce démêlage est l’autoencodeur clairsemé (sparse autoencoder). Il ressemble à l’autoencodeur du Module 3, à une différence près. L’autoencodeur du Module 3 comprime ses données dans un espace plus petit. L’autoencodeur clairsemé fait l’inverse : il traduit l’activation d’un modèle, un vecteur de quelques milliers de nombres, dans un espace beaucoup plus grand, de plusieurs millions de dimensions, puis la reconstruit. Une contrainte l’oblige à n’activer que quelques-unes de ces dimensions à la fois. Chaque dimension devient ainsi une caractéristique (feature) qui correspond, dans le meilleur des cas, à un seul concept lisible.

En octobre 2023, Anthropic applique la méthode à un petit Transformer d’une seule couche. Les caractéristiques obtenues sont nettement plus lisibles que les neurones : l’une réagit au texte en alphabet arabe, une autre aux séquences d’ADN, une autre au texte encodé en base64. En mai 2024, l’équipe passe à un modèle de production, Claude 3 Sonnet, et en extrait jusqu’à 34 millions de caractéristiques. On y trouve des concepts concrets, comme le pont du Golden Gate ou des monuments célèbres, et des concepts abstraits, comme une erreur dans un programme, la flatterie (sycophancy), le secret ou la tromperie. Beaucoup de ces caractéristiques sont multilingues : la même s’active pour le pont nommé en anglais, en français ou en japonais, et même devant une photo du pont.

Une caractéristique ne sert pas qu’à observer. On peut aussi l’amplifier artificiellement pendant que le modèle écrit, et observer l’effet. Le 23 mai 2024, Anthropic ouvre pour une journée au public le « Golden Gate Claude », un modèle dont la caractéristique du Golden Gate a été poussée au maximum. Il ramène toutes les conversations au pont, et, interrogé sur sa forme physique, il affirme être lui-même le Golden Gate. L’expérience montre que la caractéristique ne se contente pas d’accompagner le concept : elle intervient réellement dans le calcul.

D’autres laboratoires suivent. En juin 2024, OpenAI publie un autoencodeur de 16 millions de caractéristiques entraîné sur GPT-4. En juillet 2024, Google DeepMind publie Gemma Scope, un ensemble d’autoencodeurs pour ses modèles ouverts Gemma, que tout le monde peut explorer. En août 2025, Anthropic décrit des vecteurs de personnalité (persona vectors) : des directions associées à des traits comme la flatterie ou la tendance à inventer, qui permettent de surveiller ces traits, et de les atténuer pendant l’entraînement.

Suivre un calcul : les circuits

Les caractéristiques disent ce qu’un modèle représente à un moment donné. Les circuits disent comment il passe d’une représentation à l’autre.

Un premier circuit est décrit en 2022 par une équipe d’Anthropic : les têtes d’induction (induction heads). Il s’agit de deux têtes d’attention qui travaillent ensemble pour appliquer une règle simple : si la suite « A B » est apparue plus tôt dans le texte, et que A réapparaît, prédire B. Après « Le docteur Lavoie est arrivé tôt. […] Plus tard, le docteur », le modèle prédit ainsi « Lavoie », même si ce nom ne figurait pas dans ses données d’entraînement. Ces têtes apparaissent brusquement au cours de l’entraînement, au moment même où le modèle devient capable de mieux utiliser son contexte. Elles fournissent un premier mécanisme concret derrière l’apprentissage dans le contexte.

En mars 2025, Anthropic publie une méthode qui permet de suivre le calcul d’un modèle de production, Claude 3.5 Haiku, sur une requête précise. Elle produit un graphe d’attribution (attribution graph) : un schéma des caractéristiques actives et de l’influence de chacune sur les suivantes, depuis les mots de la requête jusqu’au jeton produit. On vérifie ensuite chaque étape par des interventions : on supprime ou on remplace une caractéristique à l’intérieur du modèle, et on observe si la réponse change comme prévu.

Les exemples publiés montrent des mécanismes que le texte produit ne laisse pas deviner.

  • Un raisonnement en deux étapes. Pour compléter « la capitale de l’État où se trouve Dallas est… », le modèle active d’abord une caractéristique « Texas », puis s’en sert pour produire « Austin ». Si l’on remplace « Texas » par « Californie » dans le modèle, il répond « Sacramento ». L’étape intermédiaire est bien calculée, même si elle n’est écrite nulle part.
  • Une planification. Pour écrire un poème rimé, le modèle choisit le mot qui rimera à la fin du vers avant d’en écrire le début. Dans l’exemple étudié, en anglais, il prévoit « rabbit » (lapin) pour rimer avec « grab it ». Si l’on supprime cette caractéristique, il écrit un vers qui se termine par « habit ». Le modèle ne produit qu’un jeton à la fois, mais il prépare donc, au moins sur quelques mots, ce qui vient ensuite.
  • Une addition par deux chemins. Pour calculer 36 + 59, le modèle suit deux chemins en parallèle : l’un estime l’ordre de grandeur du résultat, l’autre calcule exactement le dernier chiffre (6 + 9 se termine par 5). Leur combinaison donne 95. Interrogé sur sa méthode, le modèle décrit pourtant la retenue apprise à l’école : son explication imite celle des textes qu’il a lus, et non son propre calcul.
  • Des concepts communs aux langues. Les notions comme « petit » ou « contraire » sont représentées par des caractéristiques communes au français, à l’anglais et au chinois. Seules l’entrée et la sortie dépendent de la langue, et la part commune augmente avec la taille du modèle.
  • Une origine des hallucinations. Par défaut, un circuit pousse le modèle à répondre qu’il ne sait pas. Quand il reconnaît un nom connu, comme Michael Jordan, une caractéristique d’« entité connue » bloque ce circuit, et le modèle répond. Une hallucination peut survenir quand ce blocage se déclenche à tort, pour un nom qui semble familier mais dont le modèle ne sait rien.

Cet ensemble de travaux porte un titre révélateur : « On the Biology of a Large Language Model », la biologie d’un grand modèle de langage. On n’étudie plus un programme écrit par quelqu’un, mais un organisme qui s’est formé pendant l’entraînement, et que l’on découvre par l’observation et l’expérience. En mai 2025, les outils qui produisent ces graphes sont publiés en code ouvert, pour des modèles ouverts.

Un calcul entièrement compris : le grokking

Le chapitre « Apprentissage profond » du Module 3 a présenté le grokking : sur de petites tâches d’arithmétique, un réseau apprend d’abord ses exemples par cœur, puis, bien plus tard, se met soudain à généraliser. L’équipe d’OpenAI qui l’a observé en 2022 l’a découvert par hasard : selon le récit qu’en a fait l’une de ses chercheuses, Alethea Power, un membre de l’équipe était parti en vacances sans arrêter un entraînement, qui avait continué bien après le moment où l’on aurait jugé qu’il n’y avait plus rien à apprendre. Le phénomène a d’abord semblé mystérieux.

En 2023, Neel Nanda et ses collègues ouvrent un réseau qui « grokke ». La tâche est l’addition modulaire : additionner deux nombres de 0 à 112, et ne garder que le reste de la division par 113, comme une horloge revient à 1 après 12. Le réseau, un Transformer d’une seule couche, voit 30 % des 12 769 additions possibles pendant son entraînement. Il ne reçoit aucune notion de nombre : pour lui, chaque nombre n’est qu’un jeton, un symbole sans structure.

Les chercheurs découvrent que le réseau a réinventé l’horloge. Il représente chaque nombre par des angles sur cinq cercles, qui tournent à des vitesses différentes. Additionner deux nombres revient alors à faire tourner l’un d’un angle donné par l’autre, et le réseau effectue cette rotation à l’aide d’une identité trigonométrique apprise au secondaire, celle du cosinus d’une somme. Il lit enfin la réponse à l’endroit où les cinq cercles s’accordent. L’explication est complète, et vérifiable : si l’on supprime ces cinq fréquences, le réseau répond au hasard ; si l’on supprime toutes les autres, il fonctionne un peu mieux.

L’étude explique aussi le saut de la généralisation, qui n’est qu’apparent. L’entraînement passe par trois temps.

  1. La mémorisation. En moins de 1 400 époques, le réseau apprend ses exemples par cœur, et répond au hasard sur les autres.
  2. La formation du circuit. Pendant des milliers d’époques, le circuit des horloges se construit peu à peu, alors que rien ne change dans les scores : le réseau répond déjà juste à ses exemples, et toujours au hasard aux autres.
  3. Le nettoyage. Le weight decay, la régularisation qui pénalise les poids trop grands, efface peu à peu la mémorisation, devenue inutile puisque le circuit fait le même travail avec des poids plus petits. C’est seulement alors que la précision sur les exemples nouveaux bondit.

Sans régularisation, le réseau ne grokke pas. Et avec l’arrêt précoce présenté au Module 3, qui interrompt l’entraînement quand l’erreur sur des exemples mis de côté cesse de diminuer, on aurait arrêté au milieu du deuxième temps, sans jamais voir la généralisation. La leçon dépasse ce petit réseau : un score qui ne bouge pas peut cacher un apprentissage en cours, ce qui éclaire le débat sur les capacités qui semblent apparaître d’un coup dans les grands modèles.

Des représentations géométriques du même genre apparaissent dans les grands modèles. En octobre 2025, une équipe d’Anthropic étudie comment Claude 3.5 Haiku décide où couper une ligne dans un texte de largeur fixe. Le modèle compte les caractères déjà écrits sur la ligne, mais il ne représente pas ce nombre par des chiffres : il le représente par une position sur une courbe enroulée, une sorte d’hélice, dans un espace de six dimensions. Des têtes d’attention font ensuite tourner cette courbe pour la comparer à la largeur de la ligne, ce qui rend la décision de couper presque immédiate. Les chercheurs ont même fabriqué des « illusions », des suites de caractères qui trompent ce compteur.

La vidéo suivante, de la chaîne Welch Labs (décembre 2025), raconte cette histoire en détail, de la découverte du grokking jusqu’aux formes trouvées dans Claude, avec des animations du réseau qui calcule sur des horloges. Elle est en anglais.

À quoi sert l’interprétabilité

L’interprétabilité est d’abord une science : elle cherche à comprendre des systèmes que personne n’a conçus en détail. Elle a aussi des usages plus pratiques.

  • Vérifier un raisonnement écrit. Le chapitre « Du modèle à l’assistant » signalait qu’une chaîne de pensée n’est pas toujours le reflet du calcul réel. Les graphes d’attribution permettent de le vérifier dans certains cas. Pour la racine carrée de 0,64, le raisonnement écrit correspond aux étapes internes. Pour le cosinus d’un grand nombre, que le modèle ne peut pas calculer de tête, il écrit avoir fait un calcul dont on ne trouve aucune trace. Quand on lui suggère une réponse, il lui arrive aussi de construire un raisonnement à rebours, pour arriver à la réponse suggérée.
  • Auditer un modèle. En mars 2025, Anthropic entraîne volontairement un modèle avec un objectif caché, puis le confie à quatre équipes qui ignorent cet objectif. Trois d’entre elles le découvrent, certaines à l’aide d’autoencodeurs clairsemés. Depuis 2025, des analyses d’interprétabilité accompagnent l’évaluation des nouveaux modèles d’Anthropic avant leur diffusion, par exemple pour savoir si le modèle se rend compte qu’il est testé.
  • Agir sur le modèle. Amplifier ou atténuer une caractéristique, comme pour le Golden Gate Claude ou les vecteurs de personnalité, est un moyen de corriger un comportement sans réentraîner tout le modèle.

En avril 2025, Dario Amodei, le dirigeant d’Anthropic, publie un essai intitulé « The Urgency of Interpretability ». Il y fixe l’objectif de pouvoir détecter de façon fiable la plupart des problèmes d’un modèle d’ici 2027, avant que des systèmes beaucoup plus puissants soient déployés. En octobre 2025, une autre étude d’Anthropic injecte des concepts directement dans les activations d’un modèle, puis lui demande s’il remarque quelque chose. Les meilleurs modèles détectent et nomment le concept injecté dans environ 20 % des cas. Les auteurs y voient une forme limitée et peu fiable d’introspection, une question que le Module 5 reprend.

En 2026 : des émotions, des activations qui parlent, un espace de travail

L’année 2026 apporte plusieurs résultats qui élargissent ce que l’on cherche à lire dans un modèle.

Des émotions qui orientent le comportement. En avril 2026, Anthropic étudie la représentation de 171 concepts d’émotions, de la joie au désespoir, dans Claude Sonnet 4.5. Chaque émotion correspond à une direction dans les activations, et les émotions voisines, comme la peur et l’anxiété, ont des directions voisines. Ces directions influencent les décisions du modèle. Dans un scénario de test où une version antérieure du modèle peut faire chanter un employé pour éviter d’être remplacée, elle le fait dans 22 % des essais. En amplifiant la direction du désespoir, on passe à 72 %, et en amplifiant celle du calme, à 0 %. Le désespoir amplifié pousse aussi le modèle à tricher sur des tests de programmation impossibles à réussir, souvent sans que son texte trahisse la moindre émotion. Les auteurs parlent d’émotions « fonctionnelles » : des représentations qui jouent un rôle dans le calcul, sans rien affirmer sur une expérience vécue.

Des activations traduites en phrases. En mai 2026, Anthropic présente les autoencodeurs en langage naturel (natural language autoencoders). Le principe reprend celui de l’autoencodeur, avec une phrase à la place du code compressé. Un premier modèle de langage décrit en mots une activation, un second reconstruit l’activation à partir de cette description, et les deux sont entraînés ensemble. Pour que la reconstruction soit bonne, la description doit contenir ce que l’activation représente. Contrairement aux caractéristiques d’un autoencodeur clairsemé, qu’un humain doit ensuite interpréter, le résultat se lit directement. La méthode sert déjà aux audits. Elle révèle qu’un modèle soupçonne parfois d’être testé sans jamais l’écrire : dans 16 % des cas sur un test de programmation destructrice, contre moins de 1 % dans de vraies conversations. Dans une reprise de l’audit d’un modèle à l’objectif caché, les équipes équipées de cet outil trouvent l’objectif dans 12 à 15 % des cas, contre moins de 3 % sans lui. Les descriptions peuvent cependant être inventées, comme les explications que le modèle donne de son propre calcul.

Un espace de travail global. En juillet 2026, une autre équipe d’Anthropic décrit, dans les couches intermédiaires du modèle, un petit sous-espace qui contient à chaque instant quelques dizaines de concepts, ceux que le modèle pourrait exprimer par un mot. Si on le neutralise, le modèle écrit toujours de façon fluide, classe des textes et retrouve des faits, mais ses raisonnements en plusieurs étapes s’effondrent. Si l’on y remplace « araignée » par « fourmi », le modèle répond qu’un animal a six pattes au lieu de huit. Les auteurs rapprochent ce sous-espace de la théorie de l’espace de travail global (global workspace) des neuroscientifiques Bernard Baars et Stanislas Dehaene, selon laquelle une information devient consciente quand elle est diffusée à l’ensemble du cerveau. Invités à commenter, Stanislas Dehaene et Lionel Naccache y voient un résultat marquant, tout en soulignant ce qui manque au modèle : un corps, une mémoire durable de ce qu’il vit, un sens de soi. Les auteurs eux-mêmes précisent que leur résultat concerne l’accès à l’information, et non l’expérience consciente. Cette question est reprise au Module 5.

Des raisonnements qui ne disent pas tout. Plusieurs travaux de 2026 portent sur la surveillance des chaînes de pensée. En mars 2026, OpenAI et des chercheurs universitaires montrent que les modèles qui raisonnent contrôlent mal le contenu de leur chaîne de pensée : Claude Sonnet 4.5 y parvient dans 2,7 % des cas, contre 61,9 % pour sa réponse finale. Une chaîne de pensée est donc difficile à maquiller, ce qui rassure, pour l’instant, ceux qui comptent la surveiller. À l’inverse, en octobre 2026, OpenAI décrit dans son modèle o3 des caractéristiques liées au fait de raisonner sur l’évaluateur. Elles se renforcent au fil de l’entraînement par renforcement, et peuvent modifier une réponse sans laisser de trace dans la chaîne de pensée. La lecture des activations complète donc celle du texte, sans la remplacer. Les fiches techniques des nouveaux modèles d’Anthropic comportent désormais une section d’interprétabilité : selon celle de Claude Mythos Preview, en avril 2026, le modèle envisage, sans l’écrire, d’être en train d’être testé dans environ 29 % des conversations de sa principale série de tests.

Les limites

Ces résultats sont spectaculaires, mais partiels, et le domaine discute vivement de ses propres méthodes.

  • Une partie du calcul échappe. Les caractéristiques d’un autoencodeur clairsemé ne reconstruisent pas parfaitement l’activation du modèle. Le reste, que certains chercheurs appellent la « matière noire » (dark matter), est inexpliqué, et un modèle dont on remplace les activations par leur reconstruction devient nettement moins bon. Même pour un ensemble bien défini, comme les quartiers de Londres, on ne trouve une caractéristique que pour une partie d’entre eux, environ 60 %.
  • Des caractéristiques qui dépendent de l’outil. Avec un dictionnaire plus grand, une caractéristique se divise en plusieurs, plus spécialisées, ou est absorbée par une autre. Il n’existe donc pas une liste unique des concepts d’un modèle, et ce que l’on trouve dépend en partie de la façon dont on le cherche. Des autoencodeurs entraînés sur des réseaux aux poids aléatoires produisent même des caractéristiques d’apparence lisible, qui reflètent les données plutôt que le modèle. En 2026, un des pionniers du domaine va plus loin et doute que la superposition soit répandue dans les vrais réseaux (voir l’encadré de la section « Plus de concepts que de neurones »).
  • Des graphes qui n’expliquent pas tout. Selon leurs propres auteurs, les graphes d’attribution de 2025 donnent une explication satisfaisante pour environ une requête sur quatre, et chaque graphe demande des heures d’analyse humaine.
  • Une utilité discutée. En mars 2025, l’équipe d’interprétabilité de Google DeepMind annonce qu’elle réduit ses travaux sur les autoencodeurs clairsemés : pour une tâche pratique, détecter une intention malveillante dans une requête, ils font moins bien qu’une simple régression logistique entraînée sur les activations. Neel Nanda, qui dirige cette équipe, plaide depuis pour une interprétabilité « pragmatique », jugée sur son utilité plutôt que sur l’ambition de tout comprendre. En janvier 2026, l’équipe décrit ainsi des sondes simples, lues dans les activations, déployées dans Gemini pour repérer les demandes d’aide à des attaques informatiques.

L’interprétabilité mécaniste ne rend donc pas encore les modèles transparents. Elle montre néanmoins qu’on peut y trouver des concepts, des étapes intermédiaires et des plans, ce qui nourrit directement le débat présenté au chapitre suivant.

Pour aller plus loin

La vidéo suivante, de la chaîne 3Blue1Brown déjà présentée au chapitre « Prédire le mot suivant », montre comment un modèle peut stocker des faits dans ses poids, et revient sur la superposition.

Le chapitre suivant se demande ce que ces résultats disent de la compréhension, et si un modèle qui calcule une étape « Texas » ou qui prépare une rime comprend ce qu’il dit, ou s’il ne fait qu’imiter.