Des modèles qui voient, entendent et parlent
Le chapitre « Relier les mots et les images » a présenté CLIP, qui place images et textes dans un même espace. CLIP sait dire si une légende convient à une image, mais il ne décrit pas une image avec ses propres mots, et il ne répond pas à une question à son sujet. Depuis 2023, les grands assistants le font : on peut leur montrer une photo, un graphique ou une page manuscrite, leur parler à voix haute, et les entendre répondre. Ce chapitre présente comment un modèle de langage a appris à voir et à entendre, ce que cela permet, et ce qui lui échappe encore.
Une image découpée en jetons
Le Module 3 a présenté le Vision Transformer (ViT), publié par Google en 2020 sous le titre « An Image is Worth 16x16 Words » (« une image vaut 16 × 16 mots »). Il découpe une image en carreaux de 16 pixels de côté et les traite comme les mots d’une phrase. Une même architecture peut donc traiter le texte et les images, à condition de transformer les deux en suites de jetons.
L’applet ci-dessous découpe une photo de la même façon. Faites varier la taille des carreaux et observez le nombre de jetons obtenus.
Des carreaux plus petits conservent plus de détails, mais ils produisent beaucoup plus de jetons. Avec des carreaux de 8 pixels, cette image de 448 pixels de côté donne 3 136 jetons, autant qu’un long texte. Comme le calcul de l’attention augmente avec le carré du nombre de jetons, la résolution des images est un compromis entre précision et coût. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces modèles distinguent mal les petits détails.
Un modèle de langage qui lit des images
Pour qu’un modèle de langage lise une image, on combine trois éléments.
- Un encodeur d’images, souvent un Vision Transformer préentraîné comme celui de CLIP, transforme l’image en une suite de vecteurs.
- Une projection convertit ces vecteurs en vecteurs de même forme que les plongements des mots. Ce sont des jetons visuels (visual tokens).
- Le modèle de langage reçoit les jetons visuels suivis des jetons de la question, et il prédit sa réponse jeton après jeton, comme d’habitude.
Ces modèles sont des assemblages, au sens du jeu de construction du Module 3 : un encodeur d’images et un modèle de langage, souvent entraînés séparément, sont reliés par une projection, puis ajustés ensemble.
Le modèle est ensuite entraîné sur des paires d’images et de textes, puis ajusté sur des conversations à propos d’images, selon les étapes présentées au chapitre « Du modèle à l’assistant ». DeepMind présente cette approche en 2022 avec Flamingo. En 2023, LLaVA, un modèle ouvert construit par des chercheurs universitaires, montre qu’on peut l’appliquer à peu de frais. La même année, OpenAI ouvre au public la vision de GPT-4, et Google présente Gemini, entraîné dès le départ sur du texte, des images, du son et de la vidéo. On parle de modèles multimodaux (multimodal models), parce qu’ils traitent plusieurs types de données.
Ces modèles décrivent une photo, lisent un document scanné, interprètent un graphique, transcrivent une page manuscrite ou expliquent une capture d’écran. En 2023, l’application Be My Eyes, qui mettait les personnes aveugles en relation avec des bénévoles voyants, intègre un assistant multimodal qui décrit ce que filme le téléphone. En robotique, des modèles comme RT-2, présenté par Google DeepMind en 2023, produisent directement des commandes de mouvement à partir d’une image et d’une consigne en langage naturel, comme « ramasse l’objet qui pourrait servir de marteau ».
Lire le texte dans les images
Lire le texte d’une image est l’un des plus vieux problèmes de l’IA. On l’appelle la reconnaissance optique de caractères (optical character recognition, OCR). En 1976, Ray Kurzweil présente une machine qui lit à voix haute les livres imprimés pour les personnes aveugles, en combinant pour la première fois un OCR capable de lire toutes sortes de polices et une voix de synthèse. Le réseau convolutif de Yann Le Cun, présenté au Module 3, lit les codes postaux, puis les chèques. Le logiciel Tesseract, développé chez Hewlett-Packard de 1985 au milieu des années 1990, puis rendu libre en 2005 et repris avec le soutien de Google, reste aujourd’hui un outil courant.
Un système d’OCR classique est une chaîne de pièces : repérer les lignes de texte, isoler les caractères, reconnaître chacun, puis corriger les erreurs avec un modèle de langage. Celui-ci y joue son rôle d’arbitre : entre « vcrre » et « verre », il choisit le mot qui ressemble à du vrai texte.
L’OCR a aussi nourri les grands modèles de langage. Une bonne partie des livres et des documents anciens n’existe qu’en images. Le projet Google Livres, lancé en 2004, en a numérisé plus de 40 millions, et c’est l’OCR qui en fait du texte. Ses erreurs se retrouvent donc dans les données d’entraînement, et des études montrent qu’elles dégradent les modèles qui en apprennent.
Les modèles multimodaux ont changé la donne. Ils lisent directement l’image, sans chaîne séparée, et comprennent en même temps la mise en page, les tableaux, l’écriture manuscrite et le sens du texte. Leurs erreurs changent aussi de nature. Un OCR classique se trompe de lettre. Un modèle multimodal, lui, reconnaît souvent les mots par leur sens plutôt que par la forme de leurs lettres : devant un mot flou, rare ou dépourvu de sens, il peut écrire un mot plausible qui ne figure pas dans l’image, une forme d’hallucination, plus difficile à repérer qu’une lettre fausse.
En octobre 2025, DeepSeek renverse le problème. Son modèle DeepSeek-OCR montre qu’un long texte, rendu sous forme d’image, peut être donné à un modèle avec environ dix fois moins de jetons visuels qu’il n’y aurait de jetons de texte, et relu à 97 %. Les auteurs y voient une piste pour faire tenir de plus longs contextes dans la fenêtre d’un modèle : l’image devient une façon de compresser le texte.
Entendre et parler
Le son peut être traité de la même façon. En 2022, OpenAI publie Whisper, un modèle de reconnaissance de la parole entraîné sur 680 000 heures d’enregistrements dans de nombreuses langues, avec leur transcription. Whisper transforme un enregistrement en une image de ses fréquences, la découpe en morceaux, et un Transformer produit la transcription jeton après jeton. Il comprend des accents variés et des enregistrements bruités, et il traduit vers l’anglais.
Les premiers assistants vocaux enchaînaient trois modèles : la parole était transcrite en texte, le texte était envoyé au modèle de langage, et la réponse était lue par une voix de synthèse comme celles du chapitre « Des images, des voix, des vidéos ». Ce relais perdait le ton de la voix, les hésitations et les émotions, et il ajoutait plusieurs secondes d’attente. En mai 2024, OpenAI présente GPT-4o, où le o signifie omni. Le même modèle reçoit et produit directement du texte, des images et du son. Il répond à la voix en un tiers de seconde en moyenne, un délai proche de celui d’une conversation humaine, et il peut rire, chanter ou changer d’intonation.
Converser à voix haute
Pour qu’un modèle de langage parle vraiment, il faut d’abord faire du son des jetons. Les codecs audio neuronaux (neural audio codecs) s’en chargent : SoundStream, présenté par Google en 2021, puis EnCodec, présenté par Meta en 2022, compressent un enregistrement en une suite de jetons discrets, quelques dizaines par seconde, à partir desquels on peut reconstituer le son. Comme les jetons visuels, ce sont des morceaux de signal traités comme des mots. En 2022, le modèle AudioLM, de Google, prédit ces jetons un à un : à partir de quelques secondes d’une voix, il continue la phrase avec la même voix et la même intonation, sans passer par aucun texte. Le principe de prédire le jeton suivant s’applique tel quel à la parole.
Reste le tour de parole (turn-taking). Dans une conversation humaine, on ne s’attend pas en silence : on se répond en général en moins d’un quart de seconde, comme l’a montré une étude menée en 2009 sur dix langues, on glisse des « mm-hmm » pendant que l’autre parle, et l’on s’interrompt. Les premiers modes vocaux, comme celui de GPT-4o à sa sortie, attendaient que la personne se taise pour répondre. En juillet 2024, le laboratoire parisien Kyutai présente Moshi, un modèle ouvert qui écoute et parle en même temps. Il reçoit deux flux de jetons audio, celui de la personne et le sien, et prédit, toutes les 80 millisecondes, son prochain jeton, qui peut être un silence. Avant chaque morceau de sa propre parole, il écrit aussi le texte correspondant, une sorte de monologue intérieur qui l’aide à rester cohérent. Il répond en environ 200 millisecondes. On parle de conversation en duplex intégral (full duplex), comme au téléphone, par opposition au talkie-walkie, où l’on parle chacun son tour. En juillet 2026, OpenAI adopte ce mode pour ChatGPT avec GPT-Live, qui confie les questions difficiles à un modèle plus lent, qui raisonne en arrière-plan.
Le mécanisme reste celui d’une conversation qui n’en est pas une : tout s’accumule dans le contexte, sous forme de jetons audio plutôt que de texte, et le modèle ne garde rien d’une conversation à l’autre. Mais la voix change beaucoup l’expérience, et ouvre des usages comme des risques.
- La traduction simultanée. En février 2025, Kyutai présente Hibiki, qui traduit en direct du français vers l’anglais en gardant la voix de la personne. Google, dans sa visioconférence Meet en mai 2025, puis Apple, dans ses écouteurs AirPods en septembre 2025, proposent ensuite leurs propres systèmes de traduction vocale simultanée.
- L’illusion de comprendre. Le ton, le rire et les hésitations renforcent l’effet ELIZA. Le 13 mai 2024, pendant la présentation de GPT-4o, le patron d’OpenAI, Sam Altman, publie un seul mot, « her », allusion au film Her (Spike Jonze, 2013), où un homme tombe amoureux d’une voix artificielle. Une semaine plus tard, OpenAI suspend l’une de ses voix. L’actrice Scarlett Johansson, la voix du film, avait refusé de prêter sa voix à OpenAI, et elle jugeait celle-ci trop semblable à la sienne.
- Le clonage de voix. Le chapitre « Des images, des voix, des vidéos » a présenté VALL-E, qui imite une voix à partir de quelques secondes d’enregistrement, et les fraudes par hypertrucage, comme celle qui a visé la firme Arup. En janvier 2024, des électeurs du New Hampshire reçoivent un appel automatisé où une fausse voix de Joe Biden les incite à ne pas voter, et l’autorité américaine des télécommunications interdit ensuite les voix générées par l’IA dans ce genre d’appels. Kyutai a d’ailleurs choisi de ne pas publier la capacité de clonage de ses modèles.
Générer des images avec un modèle de langage
Un modèle multimodal peut aussi produire des jetons visuels. Si une image est une suite de jetons, un modèle de langage peut la générer un élément après l’autre, comme un texte. En 2025, OpenAI et Google intègrent ainsi la génération d’images directement dans leurs modèles de langage. Comme le modèle comprend toute la conversation, il suit beaucoup mieux les consignes détaillées, modifie une image en tenant compte des demandes précédentes, et écrit correctement du texte dans l’image. Le dernier panneau d’arrêt de la figure du chapitre sur les images, qui vole enfin dans le ciel, a été produit de cette façon. Certains de ces systèmes combinent une génération autorégressive avec une étape de diffusion qui affine les détails : on retrouve les familles de méthodes du début du module, assemblées.
Ce qui leur échappe encore
Les modèles multimodaux donnent une impression de vision humaine, mais leurs erreurs montrent qu’ils voient autrement.
- Les détails géométriques. En 2024, une équipe de chercheurs publie une étude intitulée « Vision language models are blind ». Les meilleurs modèles de l’époque échouent à des tâches qu’un enfant réussit : dire si deux cercles se touchent, compter les intersections de deux lignes, ou compter les lignes d’une grille. Du côté du dessin, le test du pélican à vélo de Simon Willison suit les progrès des modèles qui doivent dessiner sans voir.
- Le comptage et les positions. Compter des objets nombreux, dire lequel est à gauche de l’autre, ou lire l’heure sur une horloge à aiguilles restent des difficultés fréquentes.
- Les hallucinations visuelles. Un modèle peut décrire avec assurance un objet absent de l’image, parce qu’il est fréquent dans des scènes semblables, comme une fourchette à côté d’une assiette.
- Les instructions cachées dans les images. Un texte écrit dans une image est lu comme le reste de la requête. Une image peut donc contenir une injection d’instructions, comme une page Web.
Ces difficultés posent une question déjà rencontrée avec la vidéo : un modèle qui décrit si bien des images a-t-il une représentation du monde qu’elles montrent, ou reproduit-il les associations les plus fréquentes entre images et mots ? Le chapitre suivant regarde d’abord à l’intérieur des modèles, et le chapitre « Ce que les LLM comprennent, et ce qu’ils ratent » aborde ensuite cette question pour l’ensemble des modèles de langage.