La géopolitique et la réglementation
Les chapitres précédents ont montré que l’IA pose des problèmes de responsabilité, de travail, de propriété, de vérité et de vie privée. Ce chapitre, le dernier de la famille des problèmes sociaux et politiques, demande qui peut y répondre. Les États veulent à la fois encadrer l’IA et ne pas perdre la course qui les oppose. Ils n’ont pas fait les mêmes choix.
Une course entre deux puissances
La rivalité entre les États-Unis et la Chine structure la géopolitique de l’IA, et elle se joue d’abord sur les puces.
- Les restrictions. Depuis octobre 2022, les États-Unis restreignent l’exportation vers la Chine des puces les plus avancées et des machines qui servent à les fabriquer. Les règles se resserrent en 2023, puis changent souvent. En avril 2025, la vente à la Chine de la puce H20 de Nvidia est soumise à une licence, ce qui coûte à l’entreprise des milliards de dollars ; en août, les ventes reprennent, à condition que 15 % des revenus reviennent au gouvernement américain. En 2026, les puces les plus récentes de Nvidia restent interdites en Chine, et ses ventes de puces de centres de données y deviennent presque nulles.
- La réponse chinoise. La Chine encourage ses entreprises à se fournir en puces nationales, et leur demande, à l’automne 2025, de cesser d’acheter certaines puces de Nvidia. Ses laboratoires misent sur l’efficacité et les modèles ouverts : la sortie de DeepSeek R1, en janvier 2025, puis la domination des modèles Qwen sur les plateformes de modèles ouverts montrent que les restrictions n’ont pas empêché la Chine de rester dans la course. En 2026, Huawei annonce que les modèles V4 de DeepSeek fonctionnent entièrement sur ses puces Ascend, qui ont servi à une partie de l’entraînement de l’un d’eux, et le moteur DeepInfer, que DeepSeek publie en octobre, tourne aussi bien sur ces puces que sur celles de Nvidia. Le pari américain, contrôler l’IA chinoise en contrôlant les puces, en devient plus incertain.
- La distillation. Un modèle peut apprendre à imiter un autre à partir de ses seules réponses, par distillation. Dès janvier 2025, OpenAI dit avoir des indices que DeepSeek a ainsi distillé ses modèles, sans en présenter la preuve. En février 2026, OpenAI, dans une note au Congrès, ainsi que Google et Anthropic, dans des rapports, dénoncent ces « attaques par distillation ». Anthropic dit avoir repéré environ 24 000 faux comptes et plus de 16 millions d’échanges, qu’elle attribue aux laboratoires chinois DeepSeek, Moonshot et MiniMax. En avril, la Maison-Blanche accuse des entités « principalement établies en Chine » de mener des campagnes « à l’échelle industrielle », et un projet de loi est déposé à la Chambre des représentants. En septembre, un avis conjoint de la NSA, du FBI et de l’agence américaine de cybersécurité nomme six entreprises chinoises, dont DeepSeek, Moonshot et Alibaba. À la fin d’octobre 2026, aucune sanction n’a encore été prise. Les critiques relèvent l’ironie de la situation : des entreprises qui se sont entraînées sur les textes du Web, sans demander la permission de leurs auteurs, se plaignent d’être copiées, comme le rappelle le chapitre « La création et la propriété ».
- Les autres. Les pays du Golfe, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, investissent massivement dans des centres de données, en échange de garanties qu’ils ne céderont pas la technologie américaine à la Chine. L’Union européenne annonce en 2025 un plan de 200 milliards d’euros, dont 20 milliards pour des « gigausines » d’IA.
Le chapitre « La richesse et le pouvoir » a montré la concentration économique de l’IA. Elle se double d’une concentration géographique : l’essentiel des modèles les plus puissants est conçu dans deux pays.
Trois façons de réglementer
Les grandes puissances ont adopté des approches très différentes.
- L’Union européenne : réglementer les usages. L’AI Act, en vigueur depuis août 2024, classe les usages de l’IA selon leur niveau de risque. Certains sont interdits depuis février 2025, comme la notation sociale. Les usages à haut risque, comme l’embauche, le crédit ou la justice, sont soumis à des obligations de qualité, de transparence et de contrôle humain. Les grands modèles d’usage général ont leurs propres obligations depuis août 2025, précisées par un code de bonne pratique que la plupart des laboratoires ont signé, mais pas Meta. Sous la pression de la concurrence, l’Union a toutefois reporté en 2026 les obligations pour les usages à haut risque à la fin de 2027, voire à 2028.
- Les États-Unis : accélérer. Le plan d’action américain pour l’IA, publié en juillet 2025, vise à « gagner la course », par l’innovation, les infrastructures et la diplomatie. Un décret de décembre 2025 s’attaque aux lois des États sur l’IA, au nom d’une norme nationale « aussi peu contraignante que possible ». Certains États légifèrent quand même : la Californie, en septembre 2025, et l’État de New York, en décembre, obligent les grands développeurs à publier leurs mesures de sécurité et à signaler leurs incidents graves. Elles visent les modèles de frontière, qu’elles désignent par un seuil de calcul d’entraînement, comme le fait l’AI Act.
- La Chine : contrôler. Depuis août 2023, les services d’IA générative destinés au public doivent y respecter les « valeurs fondamentales du socialisme » et passer une évaluation de sécurité. Depuis septembre 2025, les contenus générés doivent porter une étiquette visible et une marque invisible. Le plan « IA+ » d’août 2025 vise une diffusion massive de l’IA dans l’économie d’ici 2030.
Ces trois approches correspondent à des réponses différentes à la question posée au chapitre « Quels problèmes l’IA pose-t-elle ? » : ce qui compte le plus, la protection des personnes, la puissance économique ou le contrôle de l’information.
Le Canada et le Québec
Le Canada n’a toujours pas de loi sur l’IA. Le projet de loi présenté en 2022, qui comprenait une loi sur l’intelligence artificielle et les données, meurt au feuilleton en janvier 2025. Le gouvernement de Mark Carney nomme en mai 2025 un premier ministre de l’IA, Evan Solomon, et publie en juin 2026 une stratégie nationale, « L’IA pour tous », fondée sur la confiance, la prospérité et la souveraineté, qui annonce des lois sur la vie privée et la sécurité en ligne. Le pays s’est doté en 2024 d’un institut de sécurité de l’IA, installé à Montréal, et d’une stratégie de deux milliards de dollars pour la puissance de calcul souveraine.
Le Québec a vu naître la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA (2018), qui énonce dix principes, dont le bien-être, l’autonomie, la vie privée et l’équité. En 2024, le Conseil de l’innovation du Québec recommande, dans son rapport Prêt pour l’IA, une loi-cadre fondée sur le niveau de risque. En attendant, c’est la Loi 25 sur la protection des renseignements personnels qui encadre le plus directement l’IA au Québec.
Une gouvernance mondiale ?
Les problèmes de l’IA dépassent les frontières, mais sa gouvernance reste surtout nationale.
- Les sommets. Le premier sommet mondial sur la sécurité de l’IA, à Bletchley Park, au Royaume-Uni, réunit en novembre 2023 vingt-huit pays, dont les États-Unis et la Chine, qui reconnaissent le risque de « dommages graves, voire catastrophiques ». Les sommets suivants changent de ton. À Paris, en février 2025, les États-Unis et le Royaume-Uni refusent de signer la déclaration finale, et le vice-président américain dénonce une « réglementation excessive ». À New Delhi, en février 2026, la déclaration finale, signée par plus de quatre-vingts pays, parle désormais d’« impact » plutôt que de risque.
- Un traité. En septembre 2024, le Conseil de l’Europe ouvre à la signature la première convention internationale contraignante sur l’IA, les droits de la personne et la démocratie. Le Canada la signe en février 2025, mais elle n’est pas encore en vigueur, faute d’un nombre suffisant de ratifications.
- L’ONU. En août 2025, l’Assemblée générale crée un groupe scientifique international indépendant sur l’IA et un dialogue mondial sur sa gouvernance, réuni pour la première fois à Genève en juillet 2026.
La gouvernance de l’IA ressemble ainsi à celle d’autres technologies puissantes, comme le nucléaire ou les biotechnologies, avec une différence : l’IA se diffuse beaucoup plus vite, se copie sans difficulté une fois les poids d’un modèle publiés, et sert à la fois à des usages civils et militaires. La question de savoir si elle exige un encadrement international comparable à celui des armes nucléaires est au cœur du dernier problème du module, celui des risques extrêmes.