Le travail
Ce chapitre ouvre la famille des problèmes économiques. La question que se posent le plus de gens à propos de l’IA est sans doute celle-ci : va-t-elle prendre mon emploi ? Elle n’est pas nouvelle. Chaque vague d’automatisation, des métiers à tisser du XIXᵉ siècle aux robots industriels, l’a soulevée. Ce qui est nouveau, c’est que l’IA touche d’abord le travail intellectuel, celui des employés de bureau, des programmeurs, des traducteurs et des créateurs, qu’on croyait longtemps à l’abri.
Des prévisions qui varient beaucoup
Les estimations de l’effet de l’automatisation sur l’emploi varient du simple au quintuple, selon la méthode.
- En 2013, deux chercheurs d’Oxford, Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, estiment que 47 % des emplois américains sont à risque élevé d’être automatisés. Le chiffre fait le tour du monde, même si ses auteurs précisent qu’il annonce des bouleversements, et non 47 % de chômage.
- En 2018, une étude de l’OCDE, qui examine les tâches plutôt que les métiers, ne trouve que 14 % d’emplois très automatisables dans les pays riches, et 32 % de plus qui pourraient changer profondément.
- En 2023, des chercheurs d’OpenAI et de l’Université de Pennsylvanie estiment qu’environ 80 % des travailleurs américains pourraient voir au moins 10 % de leurs tâches touchées par les grands modèles de langage, et 19 % plus de la moitié.
- Au Canada, Statistique Canada estime en 2024 que 31 % des salariés occupent des emplois très exposés à l’IA et peu complémentaires avec elle, donc plus menacés, et 29 % des emplois très exposés mais complémentaires, où l’IA aiderait plutôt qu’elle ne remplacerait.
Carl Benedikt Frey en 2016. Photo : Adam Blomfield, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
« Exposé » ne veut pas dire « remplacé ». Une tâche qu’une IA peut accomplir peut aussi être accomplie plus vite par un humain qui s’en sert. Tout dépend de ce que font les entreprises de ce gain de temps.
Ce que l’on observe
Les études sur le terrain donnent une image plus nuancée que les prévisions.
- Plus productifs, surtout les débutants. En 2023, une étude porte sur plus de 5 000 agents d’un centre d’appels qui reçoivent un assistant d’IA. Ils résolvent 14 % de problèmes de plus par heure en moyenne, et 34 % pour les moins expérimentés, qui profitent des savoir-faire des meilleurs, capturés par le modèle.
- Moins d’embauches de jeunes. En août 2025, des chercheurs de Stanford, à partir des données de paie de millions de salariés américains, observent que l’emploi des 22 à 25 ans recule de 13 %, relativement aux autres, dans les métiers les plus exposés à l’IA, comme le développement de logiciels ou le service à la clientèle. Dans une mise à jour d’août 2026, l’écart atteint 19 %. L’effet passe surtout par moins d’embauches, et non par des licenciements, et les auteurs ne trouvent aucun signe de destruction d’emplois généralisée.
- Pas de bouleversement d’ensemble. En octobre 2025, une étude de l’Université Yale ne trouve aucune perturbation notable du marché du travail américain dans les trente-trois mois qui ont suivi la sortie de ChatGPT. En mars 2026, une enquête de la Réserve fédérale d’Atlanta auprès de 750 dirigeants trouve des gains de productivité, mais peu de signes de pertes d’emplois à court terme.
- Les travailleurs indépendants. Sur la plateforme Upwork, après l’arrivée de ChatGPT, les rédacteurs indépendants voient leur nombre de contrats baisser d’environ 2 % et leurs revenus d’environ 5 %, les plus réputés d’entre eux étant les plus touchés.
Des annonces, et leurs nuances
Les déclarations des dirigeants et des entreprises frappent davantage les esprits.
- En mai 2025, Dario Amodei, le dirigeant d’Anthropic, prévoit que l’IA pourrait supprimer la moitié des emplois de bureau de premier échelon, et porter le chômage américain à 10 ou 20 % d’ici un à cinq ans. C’est une prévision, pas un constat.
- En octobre 2025, Amazon annonce la suppression d’environ 14 000 postes administratifs, dans une note qui présente l’IA comme la technologie la plus transformatrice depuis Internet. Deux jours plus tard, son dirigeant affirme que ces suppressions ne sont pas dues à l’IA, mais à la culture de l’entreprise.
- En 2025, le dirigeant de Salesforce explique que son service à la clientèle est passé d’environ 9 000 à 5 000 personnes, parce que des agents d’IA traitent la moitié des demandes.
- L’entreprise Klarna, qui affirmait en 2024 que son assistant faisait le travail de 700 agents, annonce en 2025 qu’elle réembauche des humains, la qualité du service ayant baissé.
Des économistes parlent d’IA-blanchiment (AI-washing) : présenter comme un effet de l’IA des suppressions de postes qui ont d’autres causes, ce qui flatte l’image d’une entreprise moderne. L’inverse existe aussi : des effets réels de l’IA, comme les embauches de jeunes qui n’ont pas lieu, restent invisibles dans les chiffres des licenciements.
Le métier change avant de disparaître
Le cas le mieux documenté est celui de la programmation, présenté au chapitre « Programmer avec des agents » du Module 4 : les agents écrivent une part croissante du code, et le travail du programmeur se déplace vers la conception, la relecture et la vérification. D’autres métiers suivent le même chemin. En 2025, l’application Duolingo annonce qu’elle cessera peu à peu de faire appel à des contractuels pour les tâches que l’IA peut accomplir, après avoir déjà réduit de 10 % le nombre de ses contractuels en 2024. En 2023, les scénaristes et les acteurs d’Hollywood obtiennent, au terme de longues grèves, que l’IA ne puisse pas être reconnue comme auteure d’un scénario, et qu’une réplique numérique d’un acteur exige son consentement et une rémunération.
L’histoire de l’automatisation suggère que les nouvelles technologies détruisent des emplois, en créent d’autres, et transforment surtout ceux qui restent. Elle suggère aussi que la transition peut être longue et douloureuse pour ceux qui la subissent. Le mot luddite vient des ouvriers du textile anglais qui, de 1811 à 1816, brisaient les métiers mécaniques, non par haine de la technique, mais parce qu’elle servait à baisser leurs salaires. La question n’est donc pas seulement combien d’emplois l’IA supprimera, mais qui en profitera, question que reprend le chapitre suivant.
Le travail invisible
L’IA crée aussi des emplois, souvent invisibles. Le Module 4 a rappelé le travail humain qui entraîne les assistants : des milliers de personnes, souvent dans des pays pauvres, étiquettent des données, évaluent des réponses et filtrent des contenus choquants. En 2023, le magazine Time révèle que des travailleurs kényans de l’entreprise Sama étaient payés moins de deux dollars de l’heure pour lire des textes décrivant des violences extrêmes, afin d’apprendre à ChatGPT à les reconnaître. Au Kenya, des modérateurs de contenu poursuivent Meta, et une association de travailleurs de l’annotation de données, fondée en 2025, compte plus d’un millier de membres. Leur travail rend possible l’« intelligence » des machines, pour une part minime de la valeur qu’elles produisent.