Penser, est-ce calculer ?
Le chapitre « Une machine peut-elle penser ? » demandait si une machine qui se comporte comme un être pensant comprend ce qu’elle fait. Ce chapitre pose une question plus radicale. L’IA repose depuis ses débuts sur une hypothèse, présentée au Module 1 sous le titre « La pensée comme calcul » : penser serait une forme de calcul, et une machine assez puissante pourrait donc, en principe, faire tout ce que fait un esprit. Une famille d’arguments, tirés du théorème de Gödel, soutient au contraire que l’esprit humain dépasse par principe tout calcul.
Ce que peut faire une machine
L’idée qu’un esprit puisse être un calcul suppose de savoir ce que « calculer » veut dire. La réponse classique est la thèse de Church-Turing (Church-Turing thesis), formulée en 1936 par Alonzo Church et Alan Turing : tout ce qui peut être calculé par une procédure mécanique, étape par étape, peut l’être par une machine de Turing. Ce n’est pas un théorème, puisque l’idée de « procédure mécanique » n’a pas de définition précise en dehors de cette thèse, mais personne n’a jamais trouvé de contre-exemple. En 1985, le physicien David Deutsch en propose une version physique : tout système physique réalisable pourrait être simulé par une machine de calcul universelle.
Si cette version physique est vraie, et si le cerveau est un système physique, un ordinateur pourrait en principe simuler le cerveau, et donc tout ce qu’il fait. C’est l’hypothèse que conteste l’argument de Gödel.
L’argument de Gödel contre les machines
Le Module 1 a présenté le théorème d’incomplétude de Kurt Gödel (1931) : tout système formel cohérent, assez riche pour faire de l’arithmétique, contient un énoncé vrai qu’il ne peut pas démontrer, une phrase qui dit en substance « je ne suis pas démontrable ».
Kurt Gödel étudiant, vers 1925. Domaine public, via Wikimedia Commons.
En 1961, le philosophe britannique John Lucas en tire un argument contre l’IA, dans un article dont la première phrase annonce la thèse : le théorème de Gödel prouverait que « le mécanisme est faux », c’est-à-dire que les esprits ne peuvent pas être expliqués comme des machines. Son raisonnement tient en trois étapes.
- Toute machine qui fait des mathématiques équivaut à un système formel.
- Ce système a sa phrase de Gödel, qu’il ne peut pas démontrer.
- Un mathématicien humain, lui, peut voir que cette phrase est vraie.
L’esprit humain ferait donc toujours au moins une chose qu’aucune machine donnée ne peut faire, et aucune machine ne pourrait être un modèle complet de l’esprit.
Turing avait anticipé l’objection dès 1950, sous le nom d’objection mathématique. Sa réponse tient en deux remarques. D’abord, Gödel montre les limites de chaque machine particulière, mais on a seulement affirmé, « sans aucune preuve », que l’esprit humain échappait à de telles limites. Ensuite, nous nous trompons nous-mêmes trop souvent pour tirer fierté des erreurs des machines. Il l’avait formulé plus tôt, en 1947, dans une conférence : « si l’on attend d’une machine qu’elle soit infaillible, elle ne peut pas être aussi intelligente ».
La disjonction de Gödel
Gödel lui-même s’est posé la question, dans une conférence de 1951 restée inédite jusqu’en 1995. Il n’en tire pas une conclusion, mais une alternative : ou bien l’esprit humain, même en mathématiques pures, dépasse infiniment toute machine finie, ou bien il existe des problèmes mathématiques absolument insolubles, que personne ne pourra jamais trancher. Les deux branches peuvent même être vraies à la fois. Gödel penchait pour la première, mais il reconnaissait que son théorème, à lui seul, ne permettait pas de choisir.
Penrose : l’esprit non calculable
Le physicien et mathématicien britannique Roger Penrose a donné à l’argument sa forme la plus connue, dans The Emperor’s New Mind (1989), puis dans Shadows of the Mind (1994). Penrose est l’un des grands physiciens de son temps : il a reçu en 2020 le prix Nobel de physique pour ses travaux sur la formation des trous noirs. Selon lui, la compréhension mathématique humaine n’est pas algorithmique. Quand un mathématicien saisit qu’une phrase de Gödel est vraie, il fait quelque chose qu’aucun algorithme dont on connaît la fiabilité ne peut faire. Penrose en tire une conséquence physique : puisque le cerveau est un objet physique, il doit s’y produire un processus physique non calculable, qu’aucun ordinateur ne peut simuler.
Roger Penrose en 2011. Photo : Biswarup Ganguly, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons.
Pour situer ce processus, Penrose s’associe au médecin anesthésiste Stuart Hameroff. Leur théorie, appelée Orch-OR (orchestrated objective reduction), publiée en 1996, situe l’origine de la conscience dans les microtubules, de minuscules tubes de protéines présents dans les neurones. Des états quantiques s’y maintiendraient, puis s’effondreraient sous l’effet de la gravité, selon une loi physique encore inconnue, et chacun de ces effondrements serait un moment de conscience.
La théorie est restée très minoritaire. En 2000, le physicien Max Tegmark calcule que le cerveau, chaud et humide, détruirait ces états quantiques en un temps des milliards de fois trop court pour qu’ils jouent un rôle dans l’activité des neurones. Hameroff et ses collègues contestent ce calcul. En 2020, une expérience menée sous le massif du Gran Sasso, en Italie, cherche le faible rayonnement que prédit la forme la plus simple de l’effondrement gravitationnel imaginé par Penrose, et ne le trouve pas. Le résultat écarte cette version, sans exclure toute forme de l’idée.
Penrose, qui a eu 95 ans en 2026, continue de défendre sa thèse. Pour lui, les systèmes d’IA actuels calculent remarquablement bien, mais ne comprennent pas ce qu’ils font, puisque la compréhension suppose la conscience, et que la conscience n’est pas un calcul.
Les objections
L’argument de Lucas et de Penrose a suscité une abondante littérature, en grande partie critique.
- L’objection de la cohérence. Pour « voir » qu’une phrase de Gödel est vraie, il faut savoir que le système dont elle parle est cohérent. Or nous ne savons pas si notre propre raisonnement l’est : les mathématiciens se trompent, et ont parfois cru à des théories contradictoires. Le philosophe Hilary Putnam l’objecte à Lucas, puis à Penrose en 1994. Paul Benacerraf en tire une conclusion plus modeste : si je suis une machine, l’argument montre seulement que je ne peux pas savoir laquelle. Le logicien Solomon Feferman relève, de son côté, des erreurs techniques dans les démonstrations de Penrose.
- L’objection de l’infaillibilité. C’est celle de Turing : l’argument compare une machine supposée parfaite à un humain idéalisé, qui ne se tromperait jamais. Un esprit faillible, comme le nôtre, n’est pas soumis au théorème de Gödel de la même façon.
- L’objection du saut. Dans Gödel, Escher, Bach (1979), Douglas Hofstadter remarque que « sortir du système » pour voir la vérité de sa phrase de Gödel est une opération que l’on peut, elle aussi, mécaniser. Aucune méthode, humaine ou mécanique, ne peut sortir de tous les systèmes à la fois. Pour Hofstadter, l’auto-référence de Gödel n’est pas une limite des machines, mais le modèle de ce qu’est un esprit : une boucle étrange.
Douglas Hofstadter en 2002. Photo : Maurizio Codogno, CC BY 2.5, via Wikimedia Commons.
Ces objections ne prouvent pas que l’esprit est un calcul. Elles montrent que le théorème de Gödel ne prouve pas le contraire.
Des machines qui démontrent
Le débat a longtemps été purement théorique. Il a changé de nature depuis que des machines font des mathématiques de haut niveau, comme l’a montré le chapitre « Démontrer » du Module 4. En 2025, des modèles obtiennent le score d’une médaille d’or aux Olympiades internationales de mathématiques. En 2026, ils résolvent un problème ouvert posé par Paul Erdős, réfutent une de ses conjectures de 1946, et des agents rédigent la première démonstration complète du dernier théorème de Fermat dans Lean, un langage où chaque étape d’une preuve est vérifiée par la machine.
Le cas le plus spectaculaire est aussi le plus disputé. Le 8 septembre 2026, OpenAI annonce qu’un de ses systèmes a résolu l’un des sept problèmes du millénaire, pour lesquels l’Institut Clay offre depuis 2000 un million de dollars chacun : celui des équations de Navier-Stokes (Navier-Stokes equations), qui décrivent l’écoulement des fluides, de l’eau dans un tuyau à l’air autour d’une aile d’avion. La question est de savoir si ces équations ont toujours une solution régulière, ou si un fluide parti d’un état parfaitement lisse peut, en un temps fini, développer une singularité, un point où sa vitesse deviendrait infinie. Le système d’OpenAI, des milliers d’agents qui ont travaillé pendant 88 heures, produit une démonstration de 166 pages, accompagnée d’une version en Lean : la singularité peut se produire si une force extérieure bien choisie agit sur le fluide, l’une des formes de réponse que prévoit l’énoncé officiel du problème. Le résultat reste à vérifier. L’Institut Clay juge que le problème « a apparemment été réglé », mais n’attribuera le prix qu’après une publication dans une revue scientifique. En octobre, des chercheurs soutiennent que la version en Lean ne traduit pas fidèlement la démonstration écrite. Deux mathématiciens, Tristan Buckmaster et Levent Alpöge, qui travaillaient depuis un an sur un problème voisin, accusent de plus OpenAI d’avoir pu profiter de leurs travaux, ce que l’entreprise conteste. Le cas montre jusqu’où vont désormais les machines, mais aussi ce que devient la vérification d’une démonstration que presque personne ne peut lire en entier.
Ces résultats ne réfutent pas, à strictement parler, l’argument de Penrose. Celui-ci ne dit pas que les machines ne peuvent pas démontrer de théorèmes, mais qu’aucune ne peut voir la vérité de sa propre phrase de Gödel. Ils affaiblissent pourtant l’intuition sur laquelle il repose. L’argument supposait que la compréhension mathématique, cette capacité de « voir » une vérité, était ce qui distinguait l’esprit de la machine. Des machines qui trouvent des démonstrations inédites rendent cette distinction moins évidente. Penrose répond qu’elles trouvent sans comprendre.
Une inquiétude voisine vient des mathématiciens eux-mêmes. En septembre 2026, vingt-cinq médaillés Fields signent une déclaration pour rappeler que résoudre des problèmes n’est qu’un moyen au service de la compréhension, comme le présente le chapitre « Démontrer ». Ils ne prétendent pas que les machines ne pourront jamais comprendre, mais que des démonstrations qui n’expliquent rien ne font pas avancer les mathématiques. La question de Penrose revient ainsi sous une autre forme : il ne s’agit plus de savoir si une machine peut trouver la vérité, mais si elle peut la comprendre, et si cela compte.
Dans la conversation
Dans la conversation de l’été 2025, un passage consacré à Penrose (45:05) rappelle que des penseurs très sérieux refusent de réduire l’esprit à un calcul. L’un des interlocuteurs avoue n’avoir jamais tout à fait saisi l’argument, qui finit par invoquer la mécanique quantique, et se demande s’il ne revient pas, au fond, à réintroduire une part d’âme, ce que Penrose refuserait, puisqu’il cherche une explication scientifique. Le passage enchaîne sur Chomsky, une autre thèse forte sur l’esprit, que les modèles de langage ont mise à l’épreuve.
Un pari
La question « penser, est-ce calculer ? » n’est pas tranchée. Ceux qui répondent oui s’appuient sur la thèse de Church-Turing et sur les succès de l’IA, mais ne peuvent pas prouver qu’aucun processus non calculable n’intervient dans l’esprit. Ceux qui répondent non s’appuient sur Gödel et sur l’expérience intime de la compréhension, mais leurs arguments formels n’ont pas convaincu la plupart des logiciens, et la physique qu’ils supposent n’a pas été observée.
Pour la plupart des chercheurs en IA, l’hypothèse du calcul reste un pari, celui sur lequel la discipline s’est fondée en 1956, et que ses progrès rendent de plus en plus plausible sans le démontrer. Elle rejoint la question, plus difficile encore, de la conscience : Penrose lie la compréhension à la conscience, et sa théorie Orch-OR est d’abord une théorie de la conscience.