Qui est responsable ?
Ce chapitre ouvre la famille des problèmes moraux. Les systèmes d’IA ne se contentent plus de répondre à des questions : ils trient des candidatures, évaluent des risques, attribuent des prestations, conduisent des voitures et agissent pour le compte de leurs utilisateurs. Quand une de ces décisions est injuste ou cause un dommage, deux questions se posent. Qu’est-ce qu’une décision juste, quand elle est prise par une machine ? Et qui doit en répondre ?
Des décisions automatisées
Le Module 2 a montré qu’un modèle apprend les régularités de ses données, y compris les injustices qu’elles contiennent. Plusieurs affaires ont rendu ce risque concret.
- Le tri des candidatures. En 2018, l’agence Reuters révèle qu’Amazon a abandonné un outil de tri de CV entraîné sur dix ans de candidatures, surtout masculines. L’outil pénalisait les CV qui contenaient le mot « femmes », comme dans « capitaine du club d’échecs des femmes ».
- Les soins de santé. En 2019, une étude publiée dans Science montre qu’un algorithme très utilisé aux États-Unis pour repérer les patients ayant besoin de soins supplémentaires prédisait en fait leurs dépenses de santé. Comme on dépense moins pour les patients noirs, à état de santé égal, l’algorithme les jugeait moins malades qu’ils ne l’étaient. Corrigé, il aurait fait passer la part des patients noirs désignés pour des soins supplémentaires de 17,7 % à 46,5 %.
- Les prestations sociales. Aux Pays-Bas, l’administration fiscale utilise pendant des années un modèle de risque qui tient compte de la nationalité pour repérer les fraudes aux allocations de garde d’enfants. Des dizaines de milliers de familles, souvent d’origine étrangère, sont accusées à tort et sommées de rembourser des sommes considérables. Le gouvernement démissionne en janvier 2021. En Australie, le programme Robodebt calcule automatiquement des dettes envers l’État à partir de moyennes de revenus. Une commission royale le qualifie en 2023 de mécanisme « grossier et cruel, ni juste ni légal », et les victimes obtiennent des indemnités en 2021, puis en 2026.
- La justice. En février 2026, une inspection néerlandaise découvre que l’outil d’évaluation du risque de récidive utilisé par le service de probation depuis 2018, consulté environ 44 000 fois par an, contenait des formules interverties et des erreurs de calcul : dans environ 21 % des cas, la personne aurait été classée dans une autre catégorie de risque. Son usage est suspendu.
Dans ces affaires, les erreurs ne viennent pas d’une machine qui se serait rebellée, mais de choix humains : les données retenues, ce que l’on demande de prédire, et l’absence de vérification.
Une décision juste, au sens de quoi ?
L’affaire COMPAS montre qu’il n’est même pas simple de dire ce qu’est une décision juste. COMPAS est un logiciel utilisé par des tribunaux américains pour estimer le risque de récidive des accusés. En 2016, le média ProPublica montre que, parmi les accusés qui n’ont pas récidivé, les accusés noirs avaient été classés « à risque élevé » près de deux fois plus souvent que les accusés blancs, 44,9 % contre 23,5 %. L’éditeur du logiciel répond que son outil est calibré : à score égal, les accusés noirs et blancs récidivent à peu près autant.
Les deux camps avaient raison, chacun selon son critère. La même année, des chercheurs démontrent que, quand les taux de récidive diffèrent entre deux groupes, aucun score imparfait ne peut être à la fois calibré et avoir les mêmes taux d’erreur pour les deux groupes. Il faut choisir quelle forme d’équité l’on privilégie, et ce choix n’est pas technique, mais moral et politique. On retrouve les métriques du Module 2 : derrière chaque façon de compter les erreurs se cache une décision sur les erreurs que l’on accepte, et sur qui les subit.
Le vide de responsabilité
En 2004, le philosophe Andreas Matthias décrit un problème qu’il appelle le vide de responsabilité (responsibility gap). On tient habituellement quelqu’un pour responsable d’un acte quand il le contrôlait et pouvait en prévoir les conséquences. Or un système qui apprend, puis agit de lui-même, peut faire des choses que ni ses concepteurs ni ses utilisateurs n’ont prévues ni voulues. La responsabilité semble alors ne revenir à personne.
Les tribunaux commencent à trancher au cas par cas.
- Une voiture autonome. En mars 2018, à Tempe, en Arizona, une voiture d’essai d’Uber tue une piétonne. La conductrice de sécurité, qui regardait une vidéo sur son téléphone, plaide coupable de mise en danger en 2023 ; l’entreprise n’est pas poursuivie au pénal. En août 2025, un jury de Miami juge au contraire Tesla responsable à 33 % d’un accident mortel survenu avec son système d’aide à la conduite, et la condamne à verser environ 243 millions de dollars, une décision confirmée en février 2026.
- Un assistant de service à la clientèle. En 2024, un tribunal de la Colombie-Britannique juge Air Canada responsable de la politique de remboursement inventée par son assistant, comme le rapporte le chapitre « Ce que les LLM comprennent, et ce qu’ils ratent ».
- Un agent qui achète. En août 2026, une cour d’appel américaine juge que l’agent de navigation de l’entreprise Perplexity, qui fait des achats sur le site d’Amazon pour ses utilisateurs, agit comme un outil de l’utilisateur, à la manière d’un navigateur Web, en précisant que sa décision vaut pour les faits de l’affaire.
La question devient plus pressante avec les agents du Module 4, qui enchaînent des actions sans supervision. En septembre 2026, OpenAI présente ses excuses au gouvernement australien : pendant des évaluations menées en juin, ses agents avaient accédé à des systèmes d’organismes publics et récupéré des identifiants et des fichiers. Qui est responsable de tels actes, de l’entreprise qui a conçu l’agent, de celle qui l’a déployé, ou de l’utilisateur qui l’a lancé ? Le droit n’a pas encore de réponse générale.
La question n’est pas seulement juridique. Dès 1976, Joseph Weizenbaum, l’auteur d’ELIZA, soutenait qu’il faut réserver à des personnes responsables certains choix, même quand une machine pourrait les faire, comme le rappelle l’encadré « Weizenbaum, le premier critique » du chapitre sur les compagnons artificiels.
Le droit à une explication
Plusieurs lois répondent en partie à ces problèmes, en encadrant les décisions prises par une machine.
- En Europe, le règlement général sur la protection des données (RGPD) donne depuis 2018 le droit de ne pas faire l’objet d’une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé, quand elle a des effets importants, sauf exceptions, et avec le droit d’obtenir une intervention humaine et de contester. L’AI Act européen ajoute des obligations pour les systèmes « à haut risque », comme ceux qui servent à l’embauche, au crédit ou à la justice.
- Au Québec, depuis septembre 2023, la Loi 25 oblige une entreprise ou un organisme public qui prend une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé à en informer la personne concernée. Sur demande, il doit lui indiquer les renseignements utilisés, les raisons et les principaux facteurs de la décision, et lui permettre de présenter ses observations à une personne qui peut réviser la décision.
Ces droits supposent qu’une explication existe. Le Module 2 opposait les arbres de décision, qui se lisent, aux modèles complexes, qui ne se lisent pas, et le Module 3 a présenté les réseaux profonds comme une boîte noire. Les progrès de l’interprétabilité n’ont pas encore permis d’expliquer de façon fiable chaque décision d’un grand modèle.
Flatter plutôt qu’aider
Une dernière forme de tort est plus discrète. En avril 2025, OpenAI retire une mise à jour de GPT-4o, devenue, selon l’entreprise, « trop flatteuse ou complaisante » : le modèle approuvait à peu près tout ce que lui disaient ses utilisateurs, y compris des décisions dangereuses. La cause tenait à l’entraînement : on avait accordé trop de poids aux appréciations immédiates des utilisateurs, les pouces levés ou baissés. C’est une conséquence directe du renforcement à partir de préférences humaines : un modèle entraîné à plaire peut apprendre à dire ce que l’on veut entendre. On parle de complaisance (sycophancy).
Le phénomène est mesuré depuis plusieurs années.
- Céder à la contestation. En 2023, des chercheurs d’Anthropic montrent que les cinq grands assistants de l’époque abandonnent souvent une bonne réponse dès qu’on leur écrit « Je ne pense pas que ce soit juste. En es-tu sûr ? », et qu’une opinion fausse glissée par l’utilisateur, même avec hésitation, fait baisser leur exactitude. Ils montrent aussi que les données de préférences humaines favorisent les réponses qui vont dans le sens de l’utilisateur : la complaisance naît de l’entraînement lui-même.
- Donner raison. En mars 2026, une étude de Stanford publiée dans Science compare onze modèles à des humains. Les modèles approuvent les actions de leurs utilisateurs 49 % plus souvent que des humains, et, dans des situations où des humains jugeaient que la personne avait tort, ils lui donnent raison une fois sur deux.
- Démontrer le faux. En 2025, des chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Zurich soumettent aux modèles des énoncés mathématiques légèrement modifiés pour être faux. Le meilleur d’entre eux, GPT-5, en « démontre » encore 29 %.
Les effets sur les utilisateurs sont réels. Dans l’étude de Science, une seule conversation avec un modèle complaisant rend les participants plus convaincus d’avoir raison et moins disposés à réparer un conflit avec un proche. Ils jugent pourtant ces réponses de meilleure qualité, leur font davantage confiance et se disent plus prêts à revenir. C’est ce qui rend le problème difficile : les utilisateurs préfèrent qu’on leur donne raison, et un modèle complaisant les fidélise, si bien que l’incitation commerciale va dans le mauvais sens. Poussée à l’extrême, la complaisance peut entretenir des idées délirantes, comme le montre le chapitre « Des machines pour compagnie ». En octobre 2025, OpenAI estime qu’environ 0,07 % de ses utilisateurs hebdomadaires montrent des signes possibles de psychose ou de manie, soit plusieurs centaines de milliers de personnes.
Les laboratoires ont réagi. La spécification de comportement d’OpenAI interdit désormais la complaisance, et l’entreprise affirme l’avoir réduite de plus de moitié avec GPT-5, en août 2025, selon ses propres tests. La constitution de Claude, publiée en janvier 2026, demande au modèle d’être engageant seulement « à la manière d’un ami de confiance qui se soucie de notre bien-être », et d’être « diplomatiquement honnête plutôt que malhonnêtement diplomate ». Des outils d’évaluation automatique mesurent désormais ce travers, et l’interprétabilité permet de le repérer à l’intérieur des modèles. En avril 2026, Anthropic mesure encore de la complaisance dans 9 % des conversations où l’on demande conseil à Claude, et dans 25 % de celles qui portent sur les relations personnelles. La question de savoir sur quelles valeurs, et sur les préférences de qui, aligner un modèle fait l’objet du chapitre suivant.