Une machine peut-elle être consciente ?

Les chapitres « Une machine peut-elle penser ? » et « Penser, est-ce calculer ? » portaient sur la pensée et la compréhension. Ce chapitre pose une question différente, et sans doute plus difficile : une machine peut-elle ressentir quelque chose ? Un système pourrait raisonner, parler et résoudre des problèmes sans rien éprouver, et un animal peut éprouver de la douleur sans savoir résoudre une équation. La conscience, au sens où l’entendent les philosophes, n’est pas l’intelligence.

Ce que l’on appelle conscience

En 1974, le philosophe Thomas Nagel pose la question dans un article resté célèbre, « What Is It Like to Be a Bat? » (quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ?). La chauve-souris se repère par écholocation, en émettant des cris et en écoutant leurs échos. On peut décrire ce mécanisme en détail, sans jamais savoir ce que l’on ressent quand on perçoit le monde de cette façon. Pour Nagel, un être est conscient s’il y a « quelque chose que cela fait » d’être cet être. C’est ce point de vue de l’intérieur, l’expérience vécue, que l’on appelle la conscience phénoménale (phenomenal consciousness).

Thomas Nagel en 1978. Photo : Nagelt, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Les qualités de cette expérience, le rouge du rouge, la douleur de la douleur, s’appellent des qualia (qualia). Ce sont elles que la science semble ne pas atteindre : on peut décrire toute la chaîne qui va de la lumière au cerveau sans dire ce que cela fait de voir du rouge. En 1983, le philosophe américain Joseph Levine a appelé ce manque le fossé explicatif (explanatory gap).

En 1982, le philosophe australien Frank Jackson imagine Mary, une scientifique qui sait tout ce que la physique et la biologie peuvent dire de la vision des couleurs, mais qui a toujours vécu dans une pièce en noir et blanc. Le jour où elle sort et voit une tomate mûre, apprend-elle quelque chose de nouveau ? Si oui, tout savoir physique ne suffit pas à rendre compte de l’expérience. Jackson a lui-même abandonné cette conclusion vers la fin des années 1990, mais l’expérience de pensée reste au cœur du débat.

Le problème difficile

En 1995, le philosophe australien David Chalmers distingue deux sortes de problèmes. Les problèmes faciles consistent à expliquer des fonctions : comment le cerveau distingue les couleurs, dirige l’attention, produit des paroles. Ils sont faciles en principe, même s’ils occupent les neurosciences depuis des décennies. Le problème difficile (hard problem) consiste à expliquer pourquoi toutes ces fonctions s’accompagnent d’une expérience vécue, pourquoi il y a « quelque chose que cela fait » de voir du rouge, plutôt que rien.

David Chalmers en 2021. Photo : DannyGolcman, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Pour rendre le problème sensible, Chalmers reprend l’idée du zombie philosophique (philosophical zombie) : un être identique à un humain dans son corps et son comportement, mais qui n’éprouverait rien. Il dirait « j’ai mal » en se piquant, sans avoir mal. Si un tel être est seulement concevable, la conscience ne se réduit pas au comportement ni au fonctionnement. Le chapitre « Une machine peut-elle penser ? » montrait que le comportement d’un modèle de langage ne suffit pas à dire s’il comprend. Il suffit encore moins à dire s’il ressent : un modèle de langage pourrait être, au sens de Chalmers, un zombie parfait.

Les théories scientifiques

Les neurosciences proposent plusieurs théories de la conscience, qui ne s’accordent pas entre elles.

  • L’espace de travail global (global workspace). Proposée par le psychologue Bernard Baars en 1988, développée par le neuroscientifique français Stanislas Dehaene, cette théorie soutient qu’une information devient consciente quand elle est diffusée à l’ensemble du cerveau, et rendue disponible pour la parole, la mémoire et la décision. Elle porte sur des fonctions, et elle est donc compatible, en principe, avec une machine.
  • L’information intégrée (integrated information theory). Proposée par le neuroscientifique Giulio Tononi en 2004, elle identifie la conscience à une quantité mathématique, notée Φ (phi), qui mesure à quel point un système est à la fois différencié et intégré. Pour cette théorie, ce n’est pas le programme qui compte, mais la structure physique du système : un ordinateur classique aurait très peu de conscience, quel que soit le programme qu’il exécute.
  • Les théories d’ordre supérieur (higher-order theories). Un état mental devient conscient quand le système a une représentation de cet état, une pensée sur sa propre pensée.
  • L’illusionnisme (illusionism). Pour des philosophes comme Keith Frankish ou Daniel Dennett, la conscience phénoménale est une illusion produite par l’introspection : il ne faut pas expliquer les qualia, mais pourquoi nous croyons en avoir.

Daniel Dennett en 2012. Photo : Dmitry Rozhkov, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le débat entre ces théories est vif. En septembre 2023, 124 chercheurs signent une lettre qui qualifie la théorie de l’information intégrée de « pseudoscience », ce qui provoque un tollé dans le domaine. En avril 2025, la revue Nature publie les résultats d’une collaboration adverse, une expérience conçue en commun par les partisans de deux théories rivales, l’espace de travail global et l’information intégrée, chacun annonçant d’avance ce que sa théorie prédit. Sur 256 participants, mesurés par trois techniques d’imagerie, les résultats confirment certaines prédictions des deux théories, et contredisent des points essentiels de chacune.

Le problème du substrat

Ces théories se divisent sur une question qui décide de tout pour les machines : la conscience dépend-elle seulement de ce que fait un système, ou aussi de ce dont il est fait ? Un cerveau est fait de cellules vivantes, un ordinateur de silicium. C’est le problème du substrat (substrate problem).

Pour le fonctionnalisme computationnel (computational functionalism), une position majoritaire mais contestée, seule compte l’organisation : effectuer les bons calculs suffit pour être conscient, quel que soit le matériau qui les effectue. On parle d’indépendance du substrat (substrate independence). C’est le fonctionnalisme présenté au Module 1, appliqué cette fois à l’expérience vécue plutôt qu’à la pensée.

Son meilleur argument est une expérience de pensée publiée par Chalmers en 1995. Imaginons qu’on remplace les neurones d’un cerveau un à un par des puces de silicium, chacune faisant exactement le même travail que le neurone qu’elle remplace. À chaque étape, la personne se comporte de la même façon, et continue de dire qu’elle voit une tomate rouge. Si la conscience disparaissait d’un coup, ce serait au remplacement d’un seul neurone, ce qui paraît absurde. Si elle s’estompait peu à peu, ses qualia s’estomperaient (fading qualia) sans que la personne s’en aperçoive ni le dise, ce qui paraît tout aussi étrange. Chalmers en conclut que deux systèmes qui ont la même organisation fine ont la même expérience, quel que soit leur substrat.

Searle, dont la chambre chinoise visait déjà le fonctionnalisme, défend la position inverse, le naturalisme biologique (biological naturalism) : la conscience est produite par des processus biologiques du cerveau, comme la digestion par l’estomac. Personne, écrit-il en 1980, ne croit qu’une simulation informatique d’un orage va nous tremper. En 1990, il résume l’argument en une formule : la simulation n’est pas la reproduction. Un ordinateur qui simule un cerveau n’a pas plus de conscience qu’un estomac simulé ne digère une pizza.

Longtemps minoritaire chez les chercheurs, cette position revient en force depuis 2025, sous des formes plus précises.

  • La conscience liée à la vie. En 2025, le neuroscientifique britannique Anil Seth soutient, dans la revue Behavioral and Brain Sciences, que la conscience pourrait dépendre du fait d’être un organisme vivant. Le cerveau ne sert pas d’abord à calculer, mais à garder le corps en vie, en prédisant et en régulant sans cesse ses états internes, et l’on ne peut pas y séparer proprement un logiciel d’un matériel, comme dans un ordinateur. Une IA consciente lui paraît donc peu probable dans la voie actuelle, plus plausible si les machines devenaient un jour plus semblables au vivant. Son essai « The Mythology of Conscious AI » (la mythologie de l’IA consciente) remporte en janvier 2026 le prix d’essai de l’institut Berggruen.
  • Ce que le réseau ne dit pas. Le philosophe australien Peter Godfrey-Smith, qui étudie l’esprit des animaux, conteste l’expérience du remplacement graduel : aucune puce ne ferait exactement le même travail qu’un neurone, et les petites différences de rythme, de bruit et d’adaptation finiraient par s’accumuler. Surtout, le cerveau a deux sortes d’activité. Les influx que les neurones s’envoient forment un réseau, qu’un ordinateur peut reproduire. Mais des ions qui traversent les membranes des cellules produisent aussi de lents rythmes électriques d’ensemble, ceux que mesure l’électroencéphalogramme, liés au sommeil, à l’anesthésie et à l’attention jusque chez les mouches, les abeilles et les pieuvres. Un ordinateur peut calculer ces rythmes, pas les avoir. Il faudrait, pour cela, un nouveau type de matériel.
  • Seules les machines de chair ? En octobre 2025, le philosophe américain Ned Block publie un article intitulé « Can only meat machines be conscious? » (seules les machines de chair peuvent-elles être conscientes ?). Il ne tranche pas, mais montre que les théories actuelles de la conscience sont toutes neutres sur ce point : rien en elles n’exclut que les mécanismes biologiques qui réalisent les calculs soient nécessaires à l’expérience. Si c’est le cas, une IA pourrait ne jamais être consciente, alors que des animaux très simples le seraient.

Anil Seth en 2019. Photo : Carlos Figueroa Rojas, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La frontière entre le vivant et la machine devient d’ailleurs moins nette. En 2022, l’entreprise australienne Cortical Labs montre que des neurones cultivés sur une puce apprennent à jouer au jeu vidéo Pong. En mars 2025, elle commercialise le CL1, présenté comme le premier ordinateur biologique, fait de neurones humains vivants sur une puce de silicium, pour environ 35 000 dollars. L’entreprise suisse FinalSpark loue de son côté un accès à distance à des organoïdes, de petits amas de neurones humains cultivés en laboratoire. Si le substrat compte, ces systèmes posent la question de la conscience des machines par l’autre bout.

L’enjeu est considérable. Si le fonctionnalisme a raison, la conscience des machines est une question empirique, que l’on peut espérer trancher en cherchant les bonnes propriétés. Si le substrat compte, aucun modèle de langage, si perfectionné soit-il, ne sera conscient tant qu’il tournera sur des puces ordinaires.

Appliquer ces théories aux machines

Puisqu’aucune théorie ne fait l’unanimité, comment juger une machine ? En août 2023, dix-neuf chercheurs, philosophes et neuroscientifiques, parmi lesquels Yoshua Bengio, proposent une méthode. Ils supposent, par commodité, que le fonctionnalisme computationnel est vrai et que le substrat ne compte pas, tirent de chaque grande théorie des propriétés indicatrices de la conscience, comme une boucle de traitement récurrente, un espace de travail global ou une représentation de soi, puis cherchent ces propriétés dans les systèmes d’IA. Leur conclusion est double : aucun système d’IA actuel n’est conscient, mais rien ne semble empêcher, techniquement, d’en construire un qui présente tous ces indicateurs. Une version révisée paraît en 2025, cette fois avec David Chalmers parmi les auteurs.

Chalmers lui-même s’est risqué à des chiffres. En 2022, il estimait à moins de 10 % la probabilité que les modèles de langage de l’époque soient conscients, et à 25 % ou plus celle que leurs successeurs le soient d’ici une dizaine d’années, tout en avertissant qu’il ne fallait pas prendre ces nombres trop au sérieux. Le résultat dépend de la théorie que l’on adopte : l’espace de travail global laisse la porte ouverte aux machines, l’information intégrée la ferme pour les ordinateurs classiques, et la théorie Orch-OR de Penrose, présentée au chapitre « Penser, est-ce calculer ? », la ferme pour tout système qui se contente de calculer.

Ce que l’on observe dans les modèles

Depuis 2025, des chercheurs examinent directement l’intérieur des modèles, avec les méthodes de l’interprétabilité présentées au Module 4. Les résultats sont troublants, mais difficiles à interpréter.

  • Une introspection limitée. En octobre 2025, Anthropic injecte des concepts dans les activations d’un modèle, puis lui demande s’il remarque quelque chose. Les meilleurs modèles détectent et nomment le concept injecté dans environ 20 % des cas.
  • Des émotions fonctionnelles. En avril 2026, des représentations d’émotions sont trouvées dans Claude, qui influencent son comportement.
  • Un espace de travail global. En juillet 2026, une autre étude décrit dans les modèles un sous-espace qui ressemble à l’espace de travail global de Baars et Dehaene. Invités à commenter, Stanislas Dehaene et Lionel Naccache y voient un résultat marquant, tout en soulignant ce qui manque au modèle, un corps et une mémoire durable de ce qu’il vit. Ces trois travaux sont présentés au chapitre « Regarder à l’intérieur ».

Stanislas Dehaene en 2014. Photo : Per Henning / NTNU, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Les auteurs de ces études précisent qu’ils décrivent des fonctions, et non une expérience vécue : un espace de travail, une introspection et des émotions fonctionnelles sont des propriétés indicatrices, pas des preuves. Ce que les modèles disent d’eux-mêmes est une indication plus faible encore, puisqu’ils ont appris à parler en lisant des humains qui décrivent leur propre conscience. Le modèle Claude Opus 4.6, interrogé en 2026, s’attribue une probabilité de 15 à 20 % d’être conscient, tout en doutant lui-même de la valeur de cette estimation.

L’illusion de la conscience

Le risque inverse est d’attribuer une conscience à une machine qui n’en a pas. En juin 2022, un ingénieur de Google, Blake Lemoine, affirme que le modèle de conversation LaMDA est doué de sensibilité, sur la foi de ses conversations avec lui. Il est congédié le mois suivant, et la plupart des chercheurs jugent alors l’affirmation infondée. Le public est pourtant plus partagé que les chercheurs : en 2023, dans un sondage auprès de 300 Américains, environ deux personnes sur trois accordent à ChatGPT au moins une possibilité d’expérience consciente, et d’autant plus qu’elles s’en servent souvent. C’est l’effet ELIZA, décuplé.

En août 2025, Mustafa Suleyman, qui dirige l’IA chez Microsoft, met en garde contre ce qu’il appelle une « IA apparemment consciente » (seemingly conscious AI). Selon lui, il sera possible d’ici deux ou trois ans, avec les techniques existantes, de construire des systèmes qui imitent de façon convaincante tous les signes extérieurs de la conscience, et le danger serait que les gens y croient : attachement excessif, troubles psychologiques, campagnes pour les droits des IA. Il demande aux entreprises de ne pas présenter leurs systèmes comme conscients. Plusieurs États américains, comme l’Idaho, le Dakota du Nord et l’Utah, ont déjà voté des lois qui refusent aux IA toute personnalité juridique, et d’autres projets de loi les déclarent expressément non sensibles.

Mustafa Suleyman en 2024. Photo : Christopher Wilson, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Dans la conversation

Dans la conversation de l’été 2025, deux passages portent sur ces questions.

  • 29:45 Les qualia et les zombies. Une caméra de surveillance détecte le rouge ; un humain le voit. La question est de savoir si l’expérience humaine contient quelque chose de plus qu’un calcul, une sorte de « fantôme ». Un modèle de langage peut écrire des poèmes sur le rouge et en donner la longueur d’onde, mais on a l’intuition qu’il ne le voit pas comme nous. L’un des interlocuteurs soupçonne l’autre de penser que les qualia n’existent pas.
  • 36:38 L’IA est-elle un zombie ? Certains utilisateurs, après des conversations très profondes, se demandent s’ils ne sont pas devant une forme de conscience nouvelle, un peu comme si l’on rencontrait une civilisation extraterrestre. La discussion aborde aussi la théorie de l’esprit : nous nous faisons un modèle mental des autres, y compris de ChatGPT, et nous lui prêtons une conscience pour mieux prévoir ses réponses. Elle rappelle enfin que même notre perception du rouge est le résultat d’un long calcul du cerveau, qui peut être trompé par une illusion d’optique.

Pourquoi la question compte

La question pourrait sembler purement théorique. Elle a pourtant des conséquences pratiques, quelle que soit la réponse.

Si certaines IA sont, ou deviennent, conscientes, elles pourraient souffrir, et leur sort deviendrait une question morale. En novembre 2024, un groupe de chercheurs, dont David Chalmers et Jonathan Birch, publie un rapport intitulé « Taking AI Welfare Seriously » (prendre au sérieux le bien-être des IA). Sans affirmer que les IA actuelles sont conscientes, il juge réaliste la possibilité que certaines le deviennent bientôt, et demande aux entreprises de s’y préparer. Anthropic a lancé en 2025 un programme de recherche sur le bien-être des modèles (model welfare). En avril 2025, le chercheur chargé de ce programme, Kyle Fish, estime à environ 15 % la probabilité qu’un modèle actuel comme Claude soit conscient.

Si, au contraire, les IA ne sont pas conscientes mais que nous les croyons conscientes, le danger est ailleurs : on peut s’attacher à elles, leur faire confiance à tort, ou détourner vers elles une attention et des droits qui reviennent aux humains et aux animaux. Les deux erreurs sont possibles, et nous ne disposons d’aucun test fiable pour savoir laquelle nous commettons. C’est sans doute le seul problème de ce module où la réponse dépend d’un fait que personne, aujourd’hui, ne sait mesurer.